Interview # WÜNA

Wüna maîtrise aussi bien les lettres que les personnages, interview marquée par un esprit hip-hop positif…

– nom : Wüna
– dates d’activité : depuis 2001
– crew(s) : NTC, SGX, CMK, FPC
– âge : 27 ans
– villes : Montréal / Toulouse

– Quand et comment as-tu découvert le graffiti ?

Le tout premier sketch graffiti que j’ai fait, j’avais 9ans, je l’ai retrouvé il n’y a pas longtemps en fouillant dans mes archives. Mais à l’époque je ne devais pas vraiment comprendre ce que je faisais, j’avais dû voir des graffs seulement à la TV, car je viens d’un petit bled où à ce moment-là il n’y en avait nulle part, mais en tout cas ça avait dû me marquer.
C’est en 2001 que j’ai commencé à sérieusement m’intéresser au graffiti, vers l’âge de 13-14ans. Je trainais beaucoup dans le skate parc de ma ville d’origine car j’y faisais du roller, c’était un des seuls endroits où il y avait des graffs. Il y avait un côté mystérieux là dedans, mais c’était un truc qui me parlait vraiment, je me reconnaissais complètement dans cette forme d’expression. J’allais aussi de temps en temps me promener à Toulouse (qui était la grande ville la plus proche de chez moi) et c’est comme ça que j’ai découvert les travaux de la Trueskool, et de Fafi et Miss Van qui étaient très actifs à ce moment-là. Leur travail a été une vraie révélation pour moi.

– Quand as-tu commencé ? Comment, pourquoi le passage à l’action ? Dans quel état d’esprit ?

C’est en 2001 que j’ai su que le graffiti ça allait être mon truc. Je me suis mise à sketcher sévère sans vraiment savoir où et comment j’allais commencer à utiliser les bombes, mais je savais que j’allais m’y mettre à un moment donné… Je n’avais pas forcément d’idée en tête, j’avais vu des graffs et ça me parlait, je voulais faire pareil, c’est tout. Vandale ou légal je ne me posais pas trop la question. Finalement j’ai pris les bombes en 2002, mais sans peindre régulièrement. En 2004 je me suis innocemment incrustée à une jam dans ma région, et c’est là que j’ai rencontré les gars du FPC crew qui, au lieu de me snober comme l’auraient fait n’importe qui en voyant débarquer une gamine de 17 ans, ont été super cools avec moi et m’ont fait rentrer dans leur équipe. Ça m’a permis de découvrir un peu plus en détail le milieu du graffiti, parce-que comme jusqu’à présent je peignais seule j’étais un peu déconnectée du milieu, tous ce que je connaissais je l’avais appris à travers les magazines ou les photos sur le net. Vner2 me parlait de tel ou tel crew actif à l’époque, de tel ou tel mec qui c’était fait défoncer parce qu’il avait repassé un tel, des marques de bombes, des types de caps, tout ça… Je pigeais vraiment que dalle à ce qu’il me racontait, mais je faisais style de comprendre en faisant « oui oui » avec la tête pour ne pas passer pour une demeurée et garder mon peu de crédibilité…
C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à être plus active. 2 ans plus tard je me suis installée à Toulouse et là les connexions et les peintures se sont multipliées…

– Que cherchais-tu à faire dans ce mode d’expression ? Tu le vois toujours de la même manière ?

Honnêtement je ne savais pas trop ce que je cherchais en faisant ça, c’était juste un gros kiff, j’en prenais plein la vue en voyant des graffs et je voulais faire pareil. Maintenant c’est toujours un peu la même chose, j’aime me dépasser en essayant de faire toujours mieux, j’aime le travail de la lettre, les couleurs, le flow, les persos et il y a tellement de styles et de possibilités d’innover que je ne me lasse jamais.
Ce qui me plaît aussi vraiment dans le graffiti c’est son côté collectif, j’aime rencontrer des gens (enfin des graffeurs, pas le monsieur et madame tout le monde qui viennent te saouler pendant que tu peins et te posent pleins de questions… même si ça part d’un bon sentiment c’est un peu chiant…), me poser sur un mur avec des potes, me marrer et passer du bon temps… C’est pour ça que j’ai toujours été plus attirée par la fresque que par le vandale même si j’en ai fait un peu. J’aime prendre mon temps, faire des grosses pièces, discuter avec mes potes… l’adrénaline n’a jamais été mon moteur.

graffeuse-wuna-toulouse-2010 Toulouse / 2010
graffeuse-wuna-rennes-2012 Rennes / 2012

– La 1ère bombe ou le 1er marqueur que tu as tenu en main, ton 1er tag / graff, tu t’en souviens ? Dans quel endroit et sur quel support ?

Je ne me rappelle plus vraiment des premiers tags, mais ils devaient être très laids… Par contre mon 1er graff je m’en souviens très bien. Je sortais du lycée, c’était un mercredi après-midi, je suis allée au skate parc de ma ville avec quelques sprays et j’ai fait un genre de flop violet avec des points blancs… Immonde… J’ai passé au moins 5 ou 6 canettes pour un tout petit truc, ça coulait de partout, mais à force de retailler j’ai fini par faire un truc pas trop sale. Je me rappelle que pendant que je galérais je me disais « mais pourquoi je me suis lancée là-dedans, c’est trop laid, pourvu que personne me voie ! », mais quand je l’ai terminé j’ai ressenti une sorte de fierté, c’était le début d’une longue série…

– Seule ? avec des gens ?

Les 1ers je les ai faits seule, mais j’ai vite rencontré des gens et par la suite j’ai plus souvent peint accompagnée. Puis comme je peignais avec des gens plus forts que moi ça me tirait un peu vers le haut et ça m’a beaucoup motivée.

– Comment as-tu choisi ton nom ?

Je ne sais plus trop comment ça m’est venu, je suis passé par plusieurs blazes quand j’ai commencé à crayonner, puis j’ai trouvé Wüna peu avant de toucher mes 1ères sprays. C’est un blaze un peu chelou qui ne veut rien dire, et avec une consonance un peu féminine donc j’avais moins de chance qu’on me le pique. Je ne l’ai jamais changé, car il correspond à la période où je suis vraiment entrée dans la culture Hip Hop, j’ai donc une sorte d’affection pour lui.

– As-tu gardé les photos de tes 1ers graffs ?

Oui je les ai quasiment toutes… j’ai même le 1er! Le moche que j’ai fait dans le skate parc !

– Ton domaine de prédilection, les supports que tu préfères ?

Je suis plus terrain, car j’aime la tranquillité, niveau support j’aime vraiment tout, mais plus c’est lisse mieux c’est. J’avoue que j’aime aussi beaucoup les frets, c’est grand, c’est lisse et ça se déplace, c’est un support parfait.

– Ton champ d’action géographique ?

Le monde! Pas de frontières…
J’adore aller peindre dans d’autres villes et d’autres pays, ça permet de rencontrer de nouvelles personnes qui te font découvrir de nouveaux spots. Et tu te rends compte que le graffiti c’est vraiment un mouvement universel, même à l’autre bout du monde tu trouveras toujours des gens qui ont la même passion que toi et, même si la culture et la langue sont différentes, on a souvent les mêmes références et on peut toujours se comprendre au travers ce langage commun.

– Quels pays as-tu visités, ceux qui t’ont marquée le plus ?

Italie, Espagne, Allemagne, Belgique, Etats-Unis, Maroc, Tunisie, Canada, Cuba, Portugal, Turquie, Angleterre, Pays-bas … Il n’y a pas un pays qui m’a marquée plus que les autree. Chaque pays a du bon et du moins bon, mais franchement en Europe on est pas mal lotis, on n’a vraiment pas à rougir de notre niveau ! J’aimerais aussi bien faire un tour en Amérique Latine parce que le style a l’air d’y être bien différent du nôtre et bien fou aussi…

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

Oui et même plus généralement à toute l’histoire du Hip Hop, ça me paraît indissociable, même si chaque élément de cette culture à son propre chemin… Quand suis tombée amoureuse du graffiti je suis aussi tombée amoureuse de toute la culture qui gravite autour, d’ailleurs je voulais toucher à toutes les disciplines car pour moi c’était un tout. J’ai donc cherché à m’informer sur toutes les branches de cette culture. C’était le début d’internet donc j’ai trouvé mes premières infos grâce à ça (j’avais pas l’adsl à l’époque donc pour charger une page ou une photo il fallait 5 minutes), puis j’ai farfouillé dans toutes les librairies et les bibliothèques de ma ville à la recherche de la moindre info, du moindre article, du moindre magazine… J’étais à fond, plus que maintenant… aujourd’hui il y a trop de monde, trop de gens qui déchirent, ça va trop vite je ne suis plus vraiment à la page…

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

Je peux être carriériste mais pas en continu. Il y a des périodes où je peins plus ou moins régulièrement, mais depuis que j’ai commencé à devenir active dans ce domaine je pense que je n’ai jamais passé plus de 2 ou 3 mois sans peindre. Faut dire que je ne fais quasiment plus que du terrain, c’est donc, je pense, plus facile de rester active sur la durée.

graffeuse-wuna-toulouse-20141 Toulouse / 2014

– Avec qui as-tu bougé dans ta carrière ? Les rencontres qui t’ont marquées…

Mes premières rencontres dans le graffiti c’était avec les gars du FPC, c’est avec eux que j’ai fait mes premières armes. C’est aussi comme ça que j’ai rencontré Apashe avec qui j’ai énormément bougé et peint en France et à l’étranger, ce qui a indéniablement influencé mon parcours.
En m’installant à Toulouse j’ai rencontré Riwa, Miss Hope et Forma avec qui j’ai monté le Sistaz GraffiX Crew, créer un crew de fille c’était mon rêve depuis mes débuts. Avec Riwa on allait souvent peindre en sortant de la fac, c’était une super époque. Puis j’ai rencontré tous les gars du NTC crew qu’on a fondé en 2010 pour se marrer et qui dure encore aujourd’hui, j’espère que ça continuera encore longtemps. C’est avec eux que j’ai tapé mes plus gros délires, et fait mes plus grosses fresques (et mes plus gros apéros).
Puis ma rencontre avec l’équipe des CMK de Chicago lors du Meeting of Styles a été aussi un moment marquant pour moi.
Mais franchement, quasiment toutes mes rencontres m’ont marquées, j’ai rencontré plein de gens cools (et quelques connards aussi) que je n’oublierai pas.

– Comment définis-tu ton style ? Qui/quoi t’inspire, t’a inspirée ?

J’avais pas vraiment l’impression d’avoir un style jusqu’à il n’y a pas longtemps. Là je commence petit à petit à trouver ce que j’aime et le style que je veux développer.
J’aime le wild avec du flow, les throw up et les ptits persos 2D, avec une attitude B-boy / B-girl.
J’ai commencé le graffiti en faisant des persos mais je me suis rapidement mise à la lettre, car pour moi c’est vraiment essentiel, c’est la base. Je voulais être la plus complète possible, ne pas me contenter d’être encore une meuf qui ne dessine que des meufs (même si je trouve ça très bien les filles qui font ça). Avant je kiffais faire des persos réalistes, mais je m’en suis un peu lassée, déjà j’avais pas du tout de prédilection pour ça… puis y a des mecs qui sortent d’écoles d’art et qui feront toujours mieux de toute façon. Je préfère créer mes petits persos en 2D ou en semi-réaliste plutôt que de faire de la reproduction qui laisse moins de liberté.
Côté inspiration on peut dire que ma danse (le breakdance) et la culture Hip Hop influencent énormément mon style…
La calligraphie arabe est aussi quelque chose qui m’inspire beaucoup, j’aime le flow et la spiritualité qui se dégage des lettres même si je n’y comprends absolument rien.
Les voyages et les autres cultures sont aussi une source inépuisable d’inspiration. J’aime faire des recherches, voir ce qui se fait dans d’autres communautés, d’autres cultures… (Mais les cultures amérindiennes sont celles qui m’intéressent le plus).

graffeuse-wuna-montreal-2013 Montréal / 2013
graffeuse-wuna-ottawa-2014 Ottawa / 2014

– As-tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

Mes deux couleurs de prédilection sont le gris et le bleu turquoise, c’est simple et efficace, et avec le temps c’est un peu devenu mon code couleur. Mais je ne me cantonne pas seulement à ça, j’aime toutes les couleurs et j’aime varier.
Puis mes thèmes récurrents sont ceux qui tournent autour de la culture Hip Hop. Ce n’est pas du tout original je sais, mais c’est ce que j’aime et c’est ce qui me parle. Bon ça ne veut pas dire que je ne peux pas m’adapter a un autre thème, c’est quand même important de s’ouvrir un peu de temps en temps .

– Comment vois-tu le graffiti dans son essence même ? (l’acte de graffer/taguer, le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société….)

Je ne me suis jamais trop posé la question, pour moi c’est juste un gros kiff, quelque chose de naturel. Je ne fais pas ça pour faire passer un message ou pour que ça plaise aux gens. Si ça peut brûler des rétines et faire kiffer tant mieux, mais sinon c’est pas grave, je cherche juste à passer du bon temps et faire ce que j’aime. Je me fiche totalement que le graffiti soit considéré comme un art ou qu’il soit accepté par la société, si il l’est c’est bien, si il ne l’est pas ça ne changera rien pour moi. Ce que pensent les autres j’en ai jamais rien eu à foutre et c’est pas ça qui m’empêchera de peindre.
Le graff devient un business et je trouve ça un peu désolant, mais en même temps c’est une juste évolution, et si ça peut permettre à certains graffeurs de manger et de faire un travail qui leur plaît tant mieux. Personnellement je n’aime pas les contraintes, ça peut m’arriver de faire des commandes payées, mais je n’accepte que celles qui m’intéressent vraiment, celles où je vais pouvoir faire un peu ce que je veux … Parce que si c’est pour se faire chier a peindre un truc qui nous plait pas je vois pas du tout l’intérêt. Puis déjà, à partir du moment où c’est une commande je ne vois plus ça comme du graffiti, ça devient juste de la peinture, c’est comme faire une toile quoi, c’est cool je dis pas le contraire, mais c’est une démarche différente du graff. Le plaisir n’est pas le même.

– Tu as une vision très positive du graffiti, tu parles de langage universel, de valeurs, de se faire plaisir. Les filles que j’ai interviewées précédemment considèrent cette discipline comme un refus de la normalité, un certain anticonformisme…

Je ne pense pas que ce soit contradictoire, même beaucoup de graffeuses considèrent le graff comme un refus de la normalité elles y trouvent du plaisir, enfin j’espère parce que sinon je vois pas l’intérêt de continuer… Après pour tout te dire ce refus de la normalité et cette idée d’anticonformisme sont également des choses qui m’ont attirée vers le graffiti, je n’aurais peut être pas commencé à peindre si le graff était une activité pratiquée par tout le monde… sauf qu’aujourd’hui force est de constater que même si ça reste une pratique un peu marginale elle ne l’est plus totalement… Tu vas dans n’importe quelle région de France il y a des graffeurs, et à l’autre bout de l’Atlantique aussi. Les graffeurs sont de plus en plus nombreux que ce soit dans l’aspect légal ou vandale, et le graff est tellement plus médiatisé que j’ai pas l’impression que c’est toujours aussi anticonformiste que ça l’a été…

Par contre même si je parle de langage universel je ne crois pas vraiment aux « valeurs universelles » dans le sens où je pense qu’il y a autant de valeurs et de visions du graff qu’il y a de graffeurs… et ma vision n’est pas idyllique non plus, loin de là… Il y a pleins de d’aspects qui me saoulent notamment dans la communauté (par exemple les concours de couilles, les problèmes d’égo, ceux qui se la racontent trop et qui s’inventent des vies alors qu’ils ne font rien, les starlettes…) mais j’essaye de ne pas perdre mon temps avec ça, je préfère me focaliser sur les aspects du graff et surtout les gens qui me plaisent, c’est peut être pour ça que ma vision est plutôt positive…

Montru00E9al cupcake Montréal / 2014
graffeuse-wuna-montreal-2014-2 Montréal / 2014

– Le graff ou tag dont tu es la plus fière ?

Pas encore fait, mais ça viendra…

– Certaines graffeuses t’intéressent ? (tous pays, supports confondus)

J’ai envie de répondre que c’est avant tout le travail de la personne qui m’intéresse et pas son genre, mais honnêtement quand je vois une meuf qui déchire ça me fait encore plus kiffer que quand c’est un mec. Je ne sais pas si c’est par fraternité ou simplement parce-que ça me motive, mais ça me fait toujours plaisir de voir des filles qui sont en place dans des milieux majoritairement masculins (que ce soit dans le graffiti ou ailleurs). Parce-que je sais que ce n’est pas toujours évident, que ça demande beaucoup de travail et un dépassement de soi constant pour faire toujours mieux, et qu’il faut souvent tracer son chemin à coup de sabre pour faire sa place et avoir un minimum de respect. C’est encourageant de voir des graffeuses qui ne se contentent pas de se dire « je suis une fille alors je peux faire un graff pourri et poser à moitié à poil devant pour que les gens kiffent », mais qui travaillent fort pour faire aussi bien ou mieux que les hommes, sans se laisser atteindre ni décourager par les rageux de services.

Pour les graffeuses qui m’intéressent le plus, il y a d’abord toutes mes amies, toutes celles avec qui j’ai pu peindre et échanger, avec qui je suis encore en contact ou non… Sinon j’aime beaucoup les styles de Rosy One, Faith47, Lylea, Tyles (ses phrases sur les frets m’ont mis une grosse claque !) pour n’en citer que quelques-unes. J’adore aussi voir les graffs vandales de mes congénères qui ont eu les tripes d’aller se poser là où beaucoup auraient passé leurs chemin. Et puis toute la nouvelle génération des filles en Égypte ou en Afghanistan comme Shamsia Hassani ou Malina (qui a dû quitter son pays pour échapper à la pression familiale car elle faisait du graffiti…c’est là que tu te dis qu’on n’a pas toutes les mêmes réalités)… Ces filles prennent des risques énormes pour peindre dans des pays où la liberté d’expression est aux antipodes de la nôtre. Ça remet toujours un peu en place quand tu vois que nous, en Europe, on fait les malins parce-qu’on est fier de taper un gros wall ou un train, alors qu’au fond, les risques qu’on prend et leurs conséquences sont bien ridicules à côté de ceux que prennent ces filles-là.

– Des regrets ?

Non, je ne crois pas, et puis pas le temps pour ça.

– Des mauvaises expériences ?

J’ai eu des expériences pas très agréables, des interpellations musclées par des flics qui jouent les cowboys pour se donner l’impression qu’ils ont des grosses couilles, mais bon ça fait partie du jeu, ça ne m’a jamais découragée. Par miracle cela n’a jamais fini en garde à vue.

– Puisqu’on parle principalement d’une discipline illégale, le vol est-il une pratique que tu connais, ou pas ?

Non, je ne suis pas super à l’aise avec ça. Pour peindre gratos je préfère me débrouiller pour me faire inviter à des événements ou sur des plans où je peux récupérer des sprays gratuites. Ça devient de plus en plus rare que je paye mes bombes, et j’espère que ça va continuer comme ça…

– As-tu d’autres occupations, intérêts, auxquels tu consacres du temps régulièrement ?

La danse, et notamment le breakdance qui est ma seconde passion, je m’y suis remise il y a deux ans après des années d’arrêt… Puis les voyages, dès que je le peux je bouge à l’étranger, découvrir de nouveaux coins, de nouveaux potes et de nouveaux spots.

– Tu peins toujours ? Si non, comment se passe ta vie sans le graffiti ?

Je peins toujours. Même si mon rythme a un peu ralenti depuis que je vis à Montréal. L’hiver très rude et les aléas de la vie y sont pour beaucoup. Mais c’est juste un ralentissement passager… ça n’empêche que dès que j’en ai l’occase je prends les sprays et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Je suis loin d’être blasée, puis j’ai encore beaucoup de chemin à faire.

– Tu dessines beaucoup ? As-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins ?

Je dessine mais pas régulièrement du tout, d’ailleurs il faudrait vraiment que je m’y remette…. Il n’y a pas de secret, y a qu’en grattant qu’on progresse…
Je n’ai pas forcément besoin d’un dessin sous les yeux quand je peins, mais j’avoue qu’avec un sketch les résultats sont toujours mieux. En général quand j’improvise je suis toujours un peu déçue du final, donc j’essaye de plus en plus de sketcher un petit truc avant de peindre.

graffeuse-wuna-montreal-2014-3 Montréal / 2014
graffeuse-wuna-nantes-2012 Nantes / 2012
graffeuse-wuna-montreal-2014 Montréal / 2014

– Ton top 5 en chansons ?

– Neva Faded / Lords Of the Underground
– Feather / Nujabes
– Just the two of us / Bill Withers + Grover Washington Jr
– Bugging out / A tribe called quest:
– I told ya / East

– Une pièce que tu as vue et qui t’a marquée (en vrai ou en photo)

Pfffiouu plein… Comme je l’ai dit plus haut, les pièces de la Trueskool que j’ai découvert dans les rues de Toulouse en 2001 m’ont profondément marquées. Et aujourd’hui, avec internet je me prends des impacts visuels chaque jour quand j’allume mon pc, le problème c’est qu’on peut y voir tellement de prods stylées qu’on les oublie rapidement et puis ça n’a pas l’impact d’une vraie pièce grandeur nature.

– Tu suis l’actualité, l’évolution du graffiti dans ta ville, ou même en France ?

Oui, mais pas vraiment de manière assidue… Je m’intéresse surtout à ce que font mes potes, les gens que je connais… le reste je le suis mais avec plus ou moins d’intérêt et de régularité.

– Des graffeurs, graffeuses actuel(le)s que tu as retenus ?

Pleins ! Miedo, Hombre, Mone 78, Serval, Wilow, Sly2, Skore79, Spen 1, El seed…

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Interview # LADY K

Souvent médiatisée, un nom féminin qu’on retient, Lady K ne manque pas d’activité dans le domaine et est considérée comme une artiste à part entière.

– nom : Lady K
– crews : 156, V13, ED, HLM, CCH, MTM, BLK, TRS, MKC, etc…
– âge : 36
– ville : 93

– Je me souviens, quand je t ai rencontrée vers 2002, que tu taguais partout, tout le temps, devant les gens (d’ailleurs on se faisait engueuler une fois sur deux).
C’est ta manière de faire, tu es impulsive ? A l’époque pour moi il fallait rester dans l’ombre (et encore maintenant), j’étais un peu choquée.
C’est important, la provocation ?

Ahah ! non tu abuses c’était rare qu’on se fasse gronder !!!
Oui, c’était une provocation artistique qui répondait à une logique de performance. Dans la vie de tous les jours, je ne suis pas comme ça, je me suis modelée à cet univers qu’est le cercle du tag, avec ses codes, pour les impératifs artistiques.
Je ne pensais qu’à peindre à l’époque, j’étais dans une logique de sur-production ! Je voulais en faire tout le temps ! La nuit, le jour, quand je dors !! (non je plaisante, mais même dans mes rêves des fois je peins), si je n’en faisais pas il fallait que je fasse quelque chose en rapport : trouver des bombes, des feutres, du papier, des photos…
Je me souviens avoir entraîné Marco Trey-Lacoste, photographe, sur le quai de la 7 en pleine heure de pointe, à Châtelet, et j’ai gravé les plastiques de tous les métros pendant une heure….
Il a aussi une photo de moi où je tague en rose avec ma perruque rose a coté d’une voiture avec des policiers qui n’ont rien remarqué…
Mais même en abusant on reste dans l’anonymat, ils sont finalement rares les gens qui font attention, surtout en pleine journée, le soir ils sont plus en alerte, ça leur semble plus louche j’ai l’impression, ou alors ils ont d’autres trucs à faire que de s’intéresser aux taggeurs, alors que le soir ils ont peut-être plus de temps pour jouer les justiciers de la surface lisse !

– J’ai un vague souvenir de 2/3 tunnels de métro à toi, tu n’es pas trop ambiance souterraine ?
T’aimes pas marcher sur les cailloux ?

Ahah, tu m’as tuée!!!
Concours de circonstances, je me suis brûlé la main sur les rails, pourtant quand je me suis promenée à côté de l’hôpital (quand je suis restée une semaine à l’hôpital car j’avais la main brûlée), avec un ami, j’ai fait un saut de rails sur la ligne qui passait a Suresnes. La première chose que j’ai faite, en sortant de cet hôpital, c’est également de sauter sur les rails, je sais plus sur quelle ligne de métro…
J’ai été arrêtée deux fois en deux jours se succédant, pour des métros.
On a également eu 100 000 francs à 5 sur un tronçon de tunnel.
J’ai failli être crassée par un RER sur la B vers stade de France, j’avais des écouteurs, j’étais seule, je ne l’ai pas entendu arriver, je prenais du recul sur les rails, il m’a vue, il a klaxonné, je me suis écartée.
J’ai pas fréquenté intensivement des gens qui y allaient.
J’ai été toute seule faire des trains, ou sur les voies, et aussi avec du monde. Je me souviens avoir fait le tronçon Charles de Gaulle / Opéra toute seule, le RER klaxonnait…C’était pas drôle, la portion de tunnel est très longue. J’avais fini par restaurer les tags de Fizz, leur redonner une brillance chrome, suivant parfaitement ses lignes, plutôt que de continuer à poser mon pseudo, tellement j’en avais assez de ce tunnel interminable !
Un autre jour en passant près d’un dépôt le chien du maitre-chien est venu me voir, il s’est arrêté et m’a regardée : longtemps j’ai cru que c’était un chien qui se ball-adait, c’est après que je me suis dit que c’était le chien d’un maitre-chien… (j étais jeune!)
Une autre fois un type a voulu venir tagger avec moi, quand j’ai fait un truc sur la gare d’une station de la B (il m’avait grillée, mais je lui ai dit que je préférais y aller seule, la réponse a semblé lui convenir), et une autre fois on se fait cavale, je me retrouve donc seule sur les voies, je m’ennuie, je marche et comme une idiote, pour m’amuser, passer le temps, je marche avec ma camera, je filme, je me fais une ambiance façon Blair Witch, j’ai réussi à me faire peur toute seule !
J’allais souvent tagger seule. Donc c’était plus simple pour moi de privilégier le maillage des rues de l’espace urbain.
Sinon pour en revenir aux cailloux, je les prenais sur les voie de la B quand je prenais le train, pour graver les vitres, quand j’oubliais ma fraise…

graffeuse-lady-k-Clichy-2005 Clichy / 2005
graffeuse-lady-k-RERA-2004 Rer A / 2004
graffeuse-lady-k-Paris-2007 Paris / 2007 / Maison de Gainsbourg

– Et dans tout ça tu as le temps pour penser à d’autres choses ?

La seule autre chose à laquelle je pensais à part la peinture…la peinture, quand je peins, le temps, l’espace n’existe plus. Puis il y a ces cinq ans de procédures juridiques qui m’asphyxient, j’aime avoir l’esprit libre quand je peins, ne pas être stressée, et peindre parallèlement me détend. J’ai toujours évité les soucis, afin d’avoir l’esprit libre de contrariétés, pour peindre. Et il y a Louis-Victor mon souffle d’oxygène, mon grand amour tendre de toute une vie.

– Je vais peut-être dire un truc qui ne te plaira pas, mais à un moment (je dirais vers ton milieu de carrière) j’avais remarqué une chose, autant tu étais capable de peindre d’une manière très poussée, et le résultat était magnifique, autant des fois je trouvais tes compos bancales et fades…Ce contraste m’étonnait toujours…Est-ce que tu t’en rendais compte ? Tu hésitais encore sur certains aspects graphiques de tes lettres ?

Trop gentil merci, pour le magnifique.
Oui clairement je fais des expériences picturales, j’aime chercher des esthétiques, des plastiques, faire coïncider le sens avec la forme, je n’ai pas envie de rester cloisonnée dans une forme particulière. J’aime explorer de nouvelles choses, revenir sur les anciennes… Et c’est comme les gâteaux, des fois c’est réussi et des fois c’est cramé!

– Comment s’est passée l’entrée chez les 156 ? Ça a été une consécration pour toi ?

Oui, c’est Psy qui recrute, il m’avait dit que j’en posais pas assez à l’époque. Comme j’aimais peindre dehors la journée, la nuit, je me posais pour faire une collections de block 156 en couleurs.

– Comment as-tu découvert le graffiti?

Sur les murs de mon école, l’autorisation de mon père de gribouiller sur le papier peint car on va le changer, au collège, sur les murs de ma ville, sur les pochettes d’albums et aussi je me souviens d’une pub à la télé avec un graff, des t-shirts aussi avec des lettrages pas forcément équilibrés, mais le déséquilibre peut être un parti pris ?

– La 1ère bombe ou le 1er marqueur que tu as tenu en main, ton 1er tag / graff, tu t’en souviens ? Dans quelle ville et sur quel support ?

Dans ma ville sur la voiture de mon conseiller d’éducation avec une copine de classe, en cinquième.

– Comment as-tu choisi ton / tes nom(s) ?

C’était un palindrome en fait, je sais que c’en était un mais je ne me souviens pas du nom exact, le premier dont je me souviens, parce-que j’ai beaucoup cherché, et changé jusqu’à ce que l’on me dise de garder Lady K, j’étais pas sensée garder ça, c’était un délire d’une nuit, et avant ça j’en avais eu d’autres des tags…

– Quand as-tu commencé, comment et pourquoi ? dans quel état d’esprit

Sur papier, pour pas faire comme il fallait en classe….
En cinquième , je crois que j’ai été choquée réellement par les tanks sur l’autoroute de Belgrade qui allaient au Kosovo.
J’ai probablement refusé toute ces conventions scolaires qui sont destinées à nous apprendre comment devenir de parfaits petits objets de ce système économique et social instauré par des banquiers et autres magnats des affaires qui se cachent derrière des sociétés anonymes, des conventions scolaires aux conventions sociales qui ne sont là que pour servir un système économique.
J’ai commencé par écrire que je détestais mon conseiller d’éducation, puis j’ai cessé d’aller en cours progressivement, finalement, ma seconde je l’ai faite en boite de nuit, et chez moi à peindre et lire, je peignais en m’inspirant de toutes sortes de courants modernes principalement, j’ai donc testé beaucoup de courants du XXème (dada, impressionnisme, cubisme, futurisme, surréalisme, tout ce qui pouvait se finir en « isme » de toute façon)
J’ai essayé le tag, le pochoir, les phrases surréalistes, le ready-made, et les logotypes…
Vers 97 j’ai fait plus de tags, et vers 98 que du tag finalement.
La facilité du dialogue entre le spectateur et l’auteur avec le tag est bien plus facile, on ne passe pas par une expo pour que la production soit vue et donc que l’œuvre se réalise pleinement. Parce qu’une production qui n est pas regardée n’est pas entière, on communique par des moyens plastiques, c’est un dialogue que le tag ouvre avec son spectateur, il est assez intéressant, car il porte plein de facettes. Ça fait 20 ans que je pense à lui, et encore maintenant je lui trouve de nouveaux aspects, c’est un sujet inépuisable, controversé, vaste, nouveau.

graffeuse-lady-k-Bonneuil-2006 Bonneuil / 2006
graffeuse-lady-k-Yank-Montreuil-2014 Montreuil / 2014 feat. Yank

– Que cherchais tu a faire dans ce mode d’expression ? tu le vois toujours de la même manière ?

J’ai commencé par refus des conventions sociales, parce que j’étais une fille, et je voulais faire des activités plutôt destinées aux garçons, alors que je n’étais pas du tout garçon manqué dans mon enfance. J’avais des jolies robes à fleurs, et ne supportais pas les pantalons ! J’ai voulu me réapproprier un espace urbain, y avoir une place pérenne, communiquer le message secret et obscur, qu’est l’art du tag. On peut l’interpréter comme une fidèle peinture du monde reprenant les codifications des sociétés anonymes, pseudonymes, coalition en crews, anonymat, acronyme, investissement dans l’espace urbain…! Comme on peut y voir que la signature est devenue l’œuvre, une performance qui met le corps en mouvement, qui le met en danger aussi, l’expose, il y a quelque chose de vivant dans le graff, le tag. Une envie de dépasser ces conventions, d’aller au delà, pour les sortir d’elles-même.

L’urbanisme s’est agencé de façon a avoir des îlots destinés aux habitations, d’autres aux activités et d’autres aux loisirs. Ces îlots on multiplié les moyens de transports au prorata de l’extension urbaine. Tagger, graffer, c’est mettre en abîme le paysage sur le paysage, que de soit de façon figurative comme un paysage ou abstraite comme un tag.
On peut dire que les impressionnistes sont sortis de leur atelier pour peindre le paysage et les pressionistes sont sortis de ces ateliers pour peindre le paysage sur le paysage, transformant l’espace urbain en atelier à leur tour. Les impressionnistes ont marqué le début de l’art moderne, on peut dire que les peintres étant sortis pour peindre le paysage sur lui-même marque la période d’urbanisme, après la période moderne et contemporaine.
L’art dans les rues a toujours existé, et plus il y a de rues, plus on y trouve de l’art. Le tag, l’art urbain en général, est le reflet d’une ère de plus en plus urbanisée, avec son propre modèle économique, démographique, sociétal, culturel.
Quand on dit art urbain, ça englobe beaucoup de choses, le pochoir, collage, mosaïque, pressionisme (qui engloberait la pratique de la bombe sur toile, faite par des gens faisant des tags et graffs que l’on retrouve dehors). Il y a le graffiti, pour moi, c’est l’inscription que n’importe qui peut faire, sur une table d’école, dans certains lieux publics. Et le graff qui est vraiment le pseudonyme rendu massif avec des intérieurs, des contours, la fresque avec ses décors et personnages venant enrichir le graff. Le tag qui est un pseudo, signe stylisé en calligraphie urbaine, avec de nouveaux styles de lettres qui sont nés dans la rue. Le muralisme, par exemple, qui répond à une logique de commande, on peut considérer une œuvre comme étant muraliste, avec une esthétique graff ou tag, fait par un artiste dont la majorité de son travail est du tag par exemple. Il y a beaucoup de passerelles, que l’on emprunte dans le vaste univers de l’art urbain.
On a besoin de catégoriser les choses pour s’y retrouver plus facilement.

Il y a plein de transversalités, on est dans une période où le réseau, qu’il soit du domaine urbain, de l’information, de la communication, est exponentiel, les moyens technologiques nous permettent de communiquer avec n’importe qui dans le monde, comme de savoir ce qu’il s’y passe. On est dans le domaine de l’échange, du partage.

– Ton domaine de prédilection, les supports que tu préfères ?

J’ai tout aimé, si je m écoutais je dirais les voitures ! j’ai dû préférer les supports dans la ville, pour leur visibilité, et que si possible la place puisse être très grande.

graffeuse-lady-k-Montreuil-2014 Montreuil / 2014
graffeuse-lady-k-Aubervilliers-2014 Aubervilliers / 2014 feat. Louis-Victor

– Ton champ d’action géographique ?

Mon quartier et ce qui se trouvait sur ma ligne principalement jusqu’à Châtelet, voire St Michel, après il y a plus rien à faire ! Non je plaisante, ce coin du Nord-Est Parisien je dirais.
Je me promène aussi ailleurs…

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

J’ai eu ma période histoire du graffiti, les livres étaient peu nombreux, « Du tag au tag » ou « Paris Tonkar », quelques magazines, « Spraycan Art » et « Subway Art » étaient écrits en anglais (et comme je dessinais ou étais dehors plus que dans l’école, on comprendra que des choses échappent a ma compréhension, tel que l’anglais…)

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

J’aime faire ça, et je n’aime pas faire autre chose, j’aime quand les gens aiment ce que je fais, ça me fait plaisir de leur faire plaisir, les rendre heureux avec ça ! Oui ils sont aussi malheureux quand ils se réveillent avec un tag sur un truc à eux… mea culpa… mais on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs… Je ne parlerais pas de carriérisme mais de passion.

– Comment définis tu ton style, quelles sont tes inspirations ?

Calligraphie anglaise la plupart du temps. Style funky, ou pas… Mes pensées sont mes inspirations que je retranscris plastiquement. Les thèmes sont variables, je m’intéresse à beaucoup de disciplines, ça va de l’économie à la psychanalyse, en passant par la mécanique quantique et biochimique.

– As tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

Si je devais avoir un sujet récurrent ce serait les fleurs, mais j’ai pas envie d’avoir de thème récurrent, je ne crois pas avoir non plus d’associations de
couleurs préférées, car j’aime bien explorer des tas d’associations de couleurs, et je ne souhaite pas me limiter à des associations déjà testées… des fois ça fonctionne
des fois non… j’aime l’exploration plastique et esthétique.

graffeuse-lady-k-Marseille-2013 Marseille /2013
graffeuse-lady-k-Paris-2014 Paris / 2014

– Comment vois tu le graffiti dans son essence même ? l’acte de graffer/tagger le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société, etc ?

Pour moi c’est de l’art, tout est art, matière à réflexion… qu’est-ce que l’art dans sa définition ? c’est vaste et subjectif selon les cultures…
Le graffiti dans sa définition englobe l’acte d’inscrire une trace là où ce n’est pas prévu, ça englobe beaucoup de pratiques, d’esthétiques, de plastiques différentes, tout comme l’art urbain. Un mur légal, même avec une esthétique graff, peut-il encore être considéré comme du graffiti, si l’emplacement lui est dévolu ? Ce sont des pratiques nouvelles dans l’histoire, et il leur manque des mots avec des définitions.
Si l’on catégorise mieux les pratiques ( pochoirs, collages, graffs…), contextes (légal ou pas, quel type de support), les esthétiques ( wild, block, abstrait…) on pourrait s’y retrouver plus facilement pour dégager des nuances dans les interprétations, on ne pense pas de la même façon sur une œuvre murale (une commande) à l’esthétique graff que sur un train, puisque le contexte n’est pas le même, et fait partie intégrante de l’acte de graffer.
Le tag, graff a un vaste champs interprétatif, le contexte du support, les variables de ces supports, la pluralité d’artistes s’en servant comme médium, on a pas fini de tourner autour de lui, que ce soit sur un point de vue sociologique, historique, artistique….
L’acte de tagger reprend le concept du pseudo, de la signature, c’est l’art de signer sous une fausse identité, de transgresser le code civil. Cela a ses propres canons esthétiques, règles académiques. Longtemps peu de gens on associé l’art au tag, la majorité ne voulait pas lui octroyer cette noblesse d’être une transcription plastique d’une idée.
Je dirais que l’on enfreint le code civil avec art !
Pour en revenir au tag, c’est l’urbanisme, qui a crée le tag. Les investissements immobiliers, les spéculations, les industries, les banquiers ont crée cet urbanisme. Le tag peut ressembler au ready-made qui authentifie chaque support comme étant une oeuvre d’art, comme il peut se servir de ces supports comme vecteur antagoniste au marketing, comme il peut finir par rendre la simple signature oeuvre d’art, puisqu’un Picasso sans sa signature ne vaut rien… qu’est-ce qui est art au final, l’oeuvre ou l’auteur?
Les tags dans leur anonymat ressemblent à ces actionnaires anonymes, la société fabrique son art. Le tag comme l’art en général communique, dépeint une société, en se posant directement sur sa matière… il s’inscrit dans cet héritage culturel, cet environnement social et économique…il peut aussi être ce refus des lois, c’est Napoléon qui a unifié la législation en France, et l’a fait codifier par Portalis et ses potes. C’est aussi Napoléon qui a légalisé le fait que des gens autres que l’Etat puissent fabriquer de la monnaie, et Napoléon était aussi actionnaire d’une banque. Taguer c’est enfreindre une loi, une loi héritée de la codification juridique de Napoléon.
A chaque fait marquant de l’histoire, nommé « Révolution », il s’avère que le système politique a été modifié pour favoriser l’essor du capitalisme, qui nous offre cet urbanisme actuel. Cela à aussi donné la possibilité aussi à chacun de pouvoir accéder à des fonctions qui était autrefois réservé à une caste aristocratique, chose que l’on toujours faire aujourd’hui ceci dit, sans titre.

Est-ce que le tag n’est que le reflet artistique, intuitif, d’un monde régi par des actionnaires anonymes ?

– Une préférence pour quel type de mission?

Je fonds littéralement pour un plan dans la ville ! Et j’espère en secret des murs tous blancs avec des True Colorz.

– Le graff ou tag dont tu es la plus fière ?

Avec Sista et Zoom, on a fait un truc qui est passé dans les fait divers du Parisien…

– Certaines graffeuses t’intéressent ? (tous pays, supports confondus)

Oui évidemment, parce-que ce sont des filles, ou bien simplement des êtres humains qui peignent, sans qu’une distinction s’opère sur des critères physiques… Forcement Lady Pink parce-que parmi les premières, Liza et son style de fou, Jolee pour ses tunnels, Darcy, Fancy, Kensa, Sista, Else, en fait j’aime bien savoir qu’il y a des filles qui peignent, aussi Lenny, Redly, Shai, Veka, etc…. Mon chef d’atelier aux Beaux-Arts, Jacky Chriqui, m’a dit un jour ce que c’était que l’on puisse en tant que femme, vouloir faire des choses réservées aux hommes. C’est une façon de revendiquer nos droits, d’être respectées et considérées en tant qu’être humain, et non pas des « sous-hommes ». Les Beaux-Arts par exemple ont été ouverts aux femmes seulement aux alentours de 1950.

graffeuse-lady-k-bodypainting-2014 Modèle : Sarah / 2014

– Des regrets?

Aucun, je peins pour les oublier, après avec des si, on pourrait graffer le Concorde, un Boeing, un paquebot, la Tour Eiffel…

– Des mauvaises expériences?

Aucune en vrai, on relativise avec le temps…

– Puisque l’on parle d une discipline illégale, le vol est-il une pratique que tu connais ?

De la peinture, j’en achetais et j’en volais, l’acquisition faisant partie du concept. C’était pour donner l’occasion aux gens de pouvoir faire de l’art, même sans financement. Faire de l’art est onéreux, et ce coût limitait la catégorie sociale qui pouvait avoir accès à des pratiques picturales, quand on voit le prix des toiles, des pigments… Le tag offrait la gratuité du support, ainsi que des couleurs. On peut aussi y voir le reflet d’une logique économique où l’industrie prend ce qui sort de la terre, pour le revendre, on reste dans un fidèle portrait économique et social du monde, ou l’on prélève les bombes, comme les industries prélèvent les richesses terrestres pour les revendre avec des société acronymes et anonymes, comme on se sert des bombes pour pratiquer l’art du pseudonyme !

– As tu d’autres occupations, intérêts, auxquels tu consacres du temps également?

Voir LV grandir, aller au jardin des plantes, kart, poney, cité des sciences, Disneyland, parc… Lire, cuisiner, penser, écrire…

– Tu peins toujours? si non, comment se passe ta vie sans graffiti?

Sans graffiti elle est aussi vide de sens que possible, peindre et accessoirement respirer les vapeurs des sprays me rend heureuse.

– Expériences de garde à vue ?

Des tas puisque je n’attendais pas qu’il n’y ait personne, premier jour du plan vigipirate je descends de la voiture je crois pour tagguer, j’ai pas vu le car de CRS qui lui m’a vue..
En une vingtaine de gardes à vue, avec Sarko et la loi pour les récidivistes, voir mes potes partir avant moi de la GAV (bon j’avais tout pris pour moi, puisque de toute façon c’était mon idée) et me retrouver après je sais plus combien de temps déférée toute seule…
Dormir dans une cellule toute petite avec trois autres filles, à Lille, il n’y a qu’à Lille qu’on voit ça, sinon je suis seule en général, celles de Marseille sont bien fraîches !
Sinon attachée au radiateur parce qu’il n’y a pas de cellule vide pour moi…!!!
Sortir de GAV (pour le tunnel avec Foks, Cok, Zorck, Reper) et graver la vitre d’un véhicule de police…

– Tu dessines beaucoup? As-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins?

J’aime diffuser de la musique en boucle pour rester concentrée sur le dessin, et j’aime aussi le silence pour dessiner. Des fois c’est réussi des fois c’est raté, c’est aléatoire, ça peut pas être bien tout le temps.
J’aime aussi écouter un film, quand je peins chez moi, ça me donne l’impression de ne pas être seule !
Ça dépend de ce que je fais, pour le modèle, si je veux explorer quelque chose que je ne maîtrise pas, je peux me servir de mon dessin pour lui donner des variantes sur un autre dessin, ou sur un mur pour tester de nouvelles lettres. J’aime la spontanéité, ne pas avoir de croquis, c’est possible que quand on maîtrise le sujet.

– Une pièce que tu as vue et qui t’a marquée (en vrai ou en photo)…

Il y en a beaucoup, je dirais, la canette de 8°6 de Noé et Alex, le petit qui donne un coup de pied à la mort de Mode2, la jeune fille à la fenêtre de Lady Pink, les pièces de Futura que j’adore, le minimalisme de Dondi, les persos de Miss Van, les lettres de Bando, les punitions d’Azyle… Des tas, elle sont souvent super connues de toute façon…

– Ton top 5 musical ? (transformé en top 6)

Breakfool / Rah Digga
Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? / NTM
End of dayz / Vinnie Paz
I shot the sherif / Bob Marley
L’ouverture du lac des cygnes / Tchaïkovski
Ancrés dans le sol / Inglourious Bastardz

– Tu suis l’actualité, l évolution du graffiti dans ta ville ou même en France ? Des graffeurs, graffeuses actuels que tu as retenus ?

Je retiens les tags du FLNC qui vient d’être dissout et ça me navre, les phrases sur les murs, celles de Swik à Stains dans le 93, celles d’ici aussi, j’adore les phrases….
il y en avait une à Stains qui avait été faite pour un film, « non à la guerre en Indochine », sur les briques rouge de nos murs stannois, elle a été effacée il y a pas longtemps, je le déplore aussi…
Je suis d’accord avec le discours de Swen sur le marché de l’art et certains artistes urbains qui n’ont rien fait ou presque dans la rue, à contrario de ceux comme Sezam par exemple qui en ont beaucoup fait. Dans « street art » il y a le mot « street » et chez certains artistes «street art» ils utilisent plus souvent la « street » pour aller chercher du pain que pour y peindre, comme dit Geb 74…
L’art urbain au final tout le monde s’y met car c’est dans l’air du temps, comme l’art moderne en son temps. C’est pas plus mal que Warhol ait caché cette forêt, car l’occulter de la scène artistique, a pu amener des gens vraiment passionnés, qui n’en faisaient pas principalement pour l’argent, mais par passion, par anti-conformisme, par révolte, par ténacité, et de créer toutes ces esthétiques à l’écart d’une préoccupation pécuniaire immédiate. Pour y créer des années plus tard cette effervescence aussi bien chez les artistes, que chez presque tout le monde à présent.

Interview # CAMO

Aux supports illégaux qu’elle a testé en début d’activité, Camo a préféré l’ambiance tranquille des terrains qu’elle partage avec ses amis. Et elle assume !

– nom(s) : Camo, Banjo, Geil
– dates d’activité : depuis 2003
– crew(s) : BR, GPL, 8U, FAV, IBS….et tous ceux inventés saouls qui durent le temps d’une soirée !
– âge : 28 ans
– ville : Nantes


– Quand et Comment as-tu découvert le graffiti ?
– Quand as-tu commencé? Comment, pourquoi le passage à l’action ? Dans quel état d’esprit ?

Avec des nouveaux potes lors d’une saison de taff l’été 2003, je découvre le tag. Je suis nulle, le tag ça n’a jamais été mon truc. Puis un jour je vais voir ma pote PONY peindre, je glandais derrière elle à discuter. A un moment elle m’a dit « vas-y, prend des bombes, essaie ! ». Et j’ai jamais arrêté après.

– Que cherchais-tu à faire dans ce mode d’expression ? Tu le vois toujours de la même manière ?

Au début c’était un passe-temps, puis un défouloir. Dernièrement c’est limite devenu une corvée, j’ai plus le temps !

– La 1ère bombe ou le 1er marqueur que tu as tenu en main, ton 1er tag / graff, tu t’en souviens ? Dans quelle ville et sur quel support ?

J’ai fait mon premier tag à Angles, dans le camping municipal avec mes potes Moka et Jacob, sur les WC publics du bled et sur des feuilles et des feuilles de bloc notes.
Mon premier graff, sous un tunnel avec ma pote PONY et son frère KILT, à La Roche-sur-Yon pas loin de Nantes, sur un mur légal. C’était une bouteille de lait, à l’époque je posais MILK, comme 3/4 des meufs qui commencent dans le graff.

– Comment as-tu choisi ton / tes nom(s) ?

Camo c’est en rapport avec mon prénom, Banjo ça part d’une plantade un soir au lieu de dire « BANCO! » comme on avait l’habitude de dire avec des potes j’ai dit « Banjo » et c’est resté (il faut dire qu’à l’époque des Traktor, un crew de potes, on trouvait des blases un peu n’importe comment au gré des soirées et des blagues), Geil c’était en allemagne à Berlin avec mon pote Astre, ça signifie « top bamboule » et « graveleux, vicieux » également, j’avoue que c’est de l’Allemand, j’y comprends rien, j’ai jamais été traduire sur l’interweb, faudrait peut être que je le fasse ça a peut être absolument rien à voir… pas grave.  

ACER Paris / 2007

graffeuse-banjo-nantes-2008 Nantes / 2008

– Quel genre de supports préfères-tu ? Dans quelle ambiance ?

Un bon vieux mur pas trop poreux, pas trop lisse, qui s’effondre pas quand tu racles un peu trop, je suis pas difficile. La tôle et les murs pas plats ça me gave, je suis pas dans le défi ni la prise de tête.
Mon ambiance idéale : terrain vague, barbecue, bières (très important) et buissons pour faire pipi.

– Ton champ d’action géographique ?

De Nantes à Brest, Toulouse, Besançon, Paris, Lille. J’ai été à Berlin aussi pour un jam de filles en 2008. En suisse aussi j’ai peint, à Montréal…enfin quand je pars en vacances je vais chez des copains graffeurs, en Belgique, etc….

sheron-banjo-berlin-2008 Berlin / 2008 feat Sheron

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

Franchement je m’y suis jamais intéressée, j’ai dû acheter un magazine de graff dans toute ma vie (un Non-Stop) pour le modèle de train qu’il y avait dessus parce-que c’était mon préféré. Les blazes je retiens pas, je retiens que les blazes des gens que j’ai rencontré et encore… j’ai une mémoire de poisson rouge, c’est flippant. Les histoires en mode « Voici » du graffiti ça me fait marrer (c’est mon côté putasse) mais sinon ça ne m’intéresse pas vraiment.

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

Je ne suis pas une carriériste du graff, je suis à temps partiel, voire limite en congé maternité depuis 2 ans vu ma non-activité dans ce domaine ! Je ne me suis jamais permise de penser que j’avais du talent et que je pourrais en vivre ou faire des expos ou des plans déco, j’avoue que si on me propose un jam ça va mais si on m’invite en Pologne pour peindre un pignon d’immeuble je serais bien stress de me chier dessus!

– Avec qui as-tu bougé dans ta carrière ? Les rencontres qui t’ont marquée…

J’avoue que j’ai rencontré beaucoup de monde, c’est une activité (car pour moi c’est un passe-temps, pas une passion) qui permet de rentrer en contact avec énormément de gens. Je ne pourrai jamais faire une liste de toutes les personnes que j’ai découvert. Ceux qui m’ont marquée sont ceux qui sont restés de vrais amis, ou qui m’ont permis de vivre des choses vraiment cool : Astre et Sheron de Berlin, Dirti avec qui j’ai commencé, Persu, Pony, Paella, Fluor, Bikini, Isma, etc…et le meilleur pour la fin : celui avec qui j’ai évolué et qui partage ma vie et me supporte : Aise.

J’ai du mal à concevoir le fait que le graffiti puisse être un passe-temps, tu peux m’expliquer comment tu fais pour avoir un tel recul sur la discipline ? Question de personnalité, de vision de la vie ?

En fait au début c’était un loisir, mais un truc qui me tenait plus à coeur que la pâte à modeler ou les bracelets en perles par exemple. Et puis j’ai commencé à rencontrer d’autres gens dans le graffiti, et très vite je me suis rendue compte que les graffeurs, malgré le côté « underground » étaient pas mal fiers d’eux, voire arrogants, à se la raconter « ouais j’ai fais pas mal de panels, blablabla… », et j’ai toujours détesté les gens prétentieux et pédants, ça m’horripile. J’ai beau paraître grande gueule je suis une vraie fillette au fond et les gens qui s’imposent ça me met très mal à l’aise. Du coup débarquer dans un monde essentiellement masculin où c’est souvent un concours de couilles, ça m’a vite gavée. Cela dit j’ai quand même réussi à rencontrer des tas de gens cools pas prise de tête avec qui le graff c’est la fiesta et on n’est pas là pour pisser sur les plates bandes des autres, je me suis fait de très bons amis, faut pas non plus généraliser ! À une époque je faisais des graffs pour me foutre gentiment de tous ces gens qui se la pétaient autour de moi, je faisais des pièces « Camo est géniale », « Camo est drôle », « Camo est sympa », etc… mais personne n’a compris ma démarche, en même temps je crois que c’est la première fois que je l’explique…(shah, j’aurais du choisir buse3000 comme blase…) Et puis après j’ai fait en sorte que le graff n’ait jamais une part trop imposante dans ma vie : j’ai pas fait beaucoup d’études (quasi pas en fait), j’ai bossé très vite avec un taff prenant où j’avais pas forcément mes week-ends de libre donc j’ai vite pris du recul par rapport à tout ça (en plus d’une mésaventure en 2008 que j’ai pas envie d’évoquer et qui m’a fait du tort mais beaucoup relativiser). J’estime avoir quand même fait pas mal de pièces, j’étais assez productive entre 2005-2008 mais voilà, on se fixe d’autres priorités, les histoires dans ce milieu et ma personnalité on fait que j’ai jamais voulu y attacher trop d’importance pour me protéger, même si le graffiti englobe ma vie au final.

graffeuse-camo-nantes-2008 Nantes / 2008

graffeuse-camo-nantes-2009 Nantes / 2009

– Comment définis-tu ton style ? Qui/quoi t’inspire, t’a inspiré ?

Mon style est simple : enfantin et consanguin. J’ai une façon de faire mes traits qui font que beaucoup croient que je fais du pinceau, et bien non c’est uniquement à la spray. Je ne travaille pas (ou très peu) les lettres mais les contours, les effets. Je ne dessine presque jamais, c’est souvent de l’impro. Je m’inspire des dessins des gosses ou de trucs que je vois dans la rue : des tags de gamins ou de mecs bourrés, des dessins exposés sur les vitres des écoles primaires,des pubs débiles, des formes chelous que tu peux voir sur un mur et où tu vois un dessin apparaitre grâce au pouvoir de l’imagination (je parle comme Bob l’éponge).

– Je t’avouerais que je n’aime pas vraiment le style ignorant, mais je reconnais que c’est assez travaillé, ça m’intrigue souvent. C’est un peu effet Kiss Cool, cette contradiction entre le type dessin d’enfant comme tu dis, et le temps passé sur les détails. Ça ne te dérange pas d’être automatiquement associée à un mouvement particulier du graffiti ?

C’est drôle parce que-pour les wildstylers je fais de l’ignorant, et pour les gens qui font de l’ignorant je fais pas vraiment partie de ce style… perso j’ai jamais considéré que je faisais partie de je ne sais quel type de graff, je m’en fous royal de pas avoir un style prédéfini, du moment que je prends du plaisir à peindre c’est tout. Et que les gens avec qui je peins n’aient pas du tout le même genre de graff que moi je m’en contrefiche, c’est la personne qui m’intéresse, pas ce qu’elle fait. Je sais faire des traits propres et droits, je pourrais travailler les lettres mais c’est pas mon truc. L’avantage c’est qu’on sait quand j’ai fait une pièce, les gens reconnaissent direct mes graffs, c’est une petite fierté d’avoir mon propre style (sans vouloir me la donner bien sûr !)

– As-tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

Le thème : fantaisie colorée (haha, c’est nul !). On a fait une fresque un jour qui avait pour thème : obstruction vaginale pour croquettes de chiens et taupes tropicales. Et bien j’ai cartonné avec ma pote Bikini ! On n’a pas de limite!
Sinon en couleurs c’est jaune-orange-rouge, et tout ce qui est pimpant.

– Comment vois-tu le graffiti dans son essence même ? (l’acte de graffer/taguer, le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société….)

Là j’avoue que je sais pas trop quoi répondre… c’est une façon de montrer une part de sa personnalité ? ou de se la péter ? ou de vendre des toiles pour se faire des ronds? ahah j’avoue que ça avait un côté « rebelle » à une époque, un peu incompris, punk, je sais pas trop comment définir, je trouve pas les bons mots. En soi ça fait monter l’adrénaline sur certaines actions et ça a un côté exaltant. Nous on fait ça avec de la peinture, d’autres c’est la musique, d’autres des blogs sur les chats, chacun sa manière de s’accomplir vraiment dans un domaine qui lui correspond et à sa façon.

– Le graff ou tag dont tu es la plus fière

Un Camo que j’ai fait à Brest, je le trouvais cool (ce qui est rare). Je me rappelle c’était un mur avec Aise, Tyloo, Pax 49, Sider, Torpen et Dirti.
Sinon les combinaisons au pulvérisateur que l’on fait avec Aise, on a beau avoir des styles complètement différents, on s’associe bien sous le nom de « Game Over ».

– J’ai vu ça oui, j’aime beaucoup le rendu… c’est quoi le concept ?

Honnêtement quand je suis arrivée sur le mur j’avais juste une liste de trucs à faire pour cette pièce: toiles d’araignée, pyramide, nuage avec éclair, etc… j’avais décidé de faire un graff avec tous les symboles qui tournaient à cette période sur les fresques, pour après pouvoir rigoler sur le fait de dire : « ouais j’ai déjà fait un graff avec ça ! », du coup j’ai accumulé pas mal de détails et au final je trouvais ça bien (au delà de la blague de départ).

graffeuse-camo-aise-mite-aquitaine-2011 Aquitaine / 2011 feat Aise et Mite

graffeuse-camo-aise-mite-aquitaine2-2011 Aquitaine / 2011 feat Aise et Mite

– Certaines graffeuses t’intéressent ? (tous pays, supports confondus)

Ma pote Sheron de Berlin, c’est la première fois que j’ai pu peindre avec un fille qui a un style « ignorant ». Il y a Fefe aussi qui a un univers qui cartonne. MadC qui fout une mandale à pas mal de wildstylers. Après je connais peu de filles en France avec qui j’ai peint mais au moins on a toutes un caractère et un minimum de couilles, peu importe nos styles !
A ce propos, il faut savoir que j’ai mon complexe d’infériorité à Nantes, mes potes ne m’ont jamais prise au sérieux dans le graffiti, on m’a pas mal taquinée sur le « t’es pas vraiment une graffeuse », je faisais style que ça me touchait pas mais ça m’a toujours blessée et j’ai jamais réussi à m’imposer alors que partout ailleurs on m’invitait en soirée ou sur des murs et on respectait un minimum ce que je faisais et qui j’étais. Je pense que ça vient pas mal aussi du fait que quand t’es une fille et que la plupart des gens que tu côtoies peignent il y a de grandes chances que tu sortes avec un graffeur et très vite le côté patriarcal de notre société revient au galop et tu te retrouves vite définie en tant que « meuf de ». Else parle dans son interview d’entendre des gens dire à propos de ses pièces « je croyais que c’était un mec » et j’avoue moi-même ça me faisais plaisir d’entendre ça parce que tu considères que les gens évaluent ta pièce en elle même et pas le fait que tu sois une fille. Inversement quand tu te retrouves à dire « je fais du graff » direct t’as la réflexion « ah ouais tu peins des personnages de filles comme Fafi ! », la réflexion qui me met hors de moi et à laquelle j’ai juste envie d’être méchante, je déteste qu’on me catalogue juste parce que je suis une fille et que de ce fait je devrais forcément faire comme la meuf connue dans le graff en France, ce à quoi le mec rajoute souvent histoire de s’enfoncer: « en plus elle est trop bonne ». Putain est-ce que nous on parle du cul des mecs sur les photos de graffs ? On devrait parasiter nous aussi les blogs graffiti en commentant les photos in action par des « pas mal le boule ! » « il a l’air sacrément harnaché le coquin » et ne rien dire sur les pièces. Tu vois la base du site Graffgirlz était chanmé et ça a commencé à être assailli par des meufs qui peignaient depuis 3 mois parce qu’elles étaient sorties avec des graffeurs et elle passaient leur temps à envoyer des tonnes de photos d’elles en bikini en train de peindre des bouses pour se la jouer « ouais je fais du graff et je suis trop bonne ». Meuf respecte toi un minimum et peut être que tu deviendras vraiment intéressante ! En fait être une fille dans le graffiti c’est pas simple : il faut avoir un minimum de corones pour se faire une place sans être jugée sur ton sexe, c’est sûrement pour ça que toutes les « vraies » graffeuses (je parle des meufs qui peignent pour elles et pas pour se donner un style) ont un caractère bien trempé, et j’aime ça ! Sinon pour être connue tu peux toujours coucher ça peut peut-être marcher mais en étant cataloguée pute du graffiti et le mot « pomper » un style prendra tout son sens (ouah punaise je me suis surpassée pour cette vanne).

– Des mauvaises expériences ?

Nein, même mon arrestation à St Ouen le jour de mes 20 ans, j’ai trouvé ça drôle, c’était une expérience débile, les gendarmes étaient cinglés (surtout les meufs, complexe d’infériorité peut-être…)

– As-tu d’autres occupations, intérêts, auxquels tu consacres du temps régulièrement ?

Ma naine, les copains, le taff, la bière, et le graffiti et ses ragots débiles.

– Tu peins toujours ? Si non, comment se passe ta vie sans le graffiti ?

Quasiment plus. une à deux fois par an depuis 2012. La honte je sais… J’essaie de faire des efforts pour faire des pièces avec mon mec car nos combinaisons sont vraiment cool et ça me change, ça me faire travailler différemment et j’aime ça, c’est hyper intéressant.

– Tu dessines beaucoup ? as-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins ?

Hein, j’aime pas dessiner, ça me gonfle, je laisse ça à ceux qui savent sketcher.

– Ton top 5 musical ?

Bohemian Rhapsody / Queen (je suis une grande fan de Queen)
I’m so bored with the USA ou Rock the Casbah / The Clash
Distractions / Zero 7 (mon côté sentimental)
Disparate Youth / Santigold
et parce-que c’est une interview « fille » : Bad Girls / M.I.A.

– Une pièce que tu as vue et qui t’a marquée (en vrai ou en photo)…

Toutes les démos en magasins Ikea (pardon c’est nul). Non sérieusement les pièces de Kazy et celles de l’Outsider défoncent toutes. Les Zoer et Velvet aussi. Obisk également est très fort.

– Tu suis l’actualité, l’évolution du graffiti dans ta ville, ou même en France ? De quelle manière ? Des graffeurs, graffeuses actuel(le)s que tu as retenus ?

Oui bien sûr : mon mec est toujours actif. 90% de mes potes sont graffeurs donc forcément je suis au courant de pas mal d’actualités. Les nouveaux arrivants je les connais pas mais le manque de respect évident dont ils font preuve m’agace énormément (toy sur les voies ferrées et dans la rue). Nantes est une ville assez cool au niveau du graff, on a de quoi peindre, on se connaît tous, il y a eu des embrouilles à une époque mais tout ça est derrière désormais, quand on se croise en soirée c’est la fête.
Il y a une valeur montante à Nantes qui vaut le détour : ORIBLE (pas mal de toits en couleur, de la qualité). C’est vrai qu’on l’a connu quand il avait 12 ans sur les terrains donc c’est devenu mon chaton mais il a beaucoup de talent !

graffeuse-camo-nantes-2010 Nantes / 2010

graffeuse-camo-banjo-nantes-2010 Nantes / 2010 feat Gemma Corell

graffeuse-camo-2012 Nantes / 2012

Interview # CANDI / BULE

Candi accepte rarement les « projets filles » et autres interviews. Loin de la scène parisienne, c’est une graffeuse très productive et adepte de la couleur…

– nom(s) : Candi, Bule
– dates d’activité : 2000 à aujourd’hui
– âge : 33 ans
– pays : Sud-est/Sud-ouest de la France, Portugal

– Quand et Comment as-tu découvert le graffiti ? Quand as-tu commencé ? Pourquoi le passage à l’action, dans quel état d’esprit ?

J’ai toujours beaucoup dessiné, et ado, j’étais passionnée par les typographies. Je m’amusais à les recopier, en changeant les mots, les phrases, en mettant des couleurs. Je ne savais pas que j’étais déjà en train de m’initier au graffiti en quelque sorte, l’attirance pour la lettre était inévitablement là.
J’avais déjà expérimenté des tags sur le mur du collège, qui m’avaient valu une journée d’expulsion. Ça m’avait plu, mais je ne pourrais dire pourquoi, si c’était l’acte rebelle en lui-même ou l’acte artistique, expressif.
J’ai découvert le graffiti par hasard, vers 1997/1998. Au lycée, il y avait des graffeurs, et je me disais : « moi aussi j’aimerais ». Quand il y a eu des grèves au lycée, nous sommes allés manifester à Toulouse. Nous étions montés en train, et là, en arrivant sur Toulouse, j’ai vu tous ces murs de voies ferrées peints, pleins de couleurs. J’ai trouvé ça super. Toulouse, c’était LA ville du graffiti dans les années 90 : tous les murs étaient peints, il y avait des flops, des pièces, des peintures partout : la True Skool, Sike, Kensa, Miss Van, etc etc etc.

Plus tard, j’ai volé des sprays dans une sorte de magasin de dépôt de trucs militaires. J’ai fait mes premiers tags et graffs, dans la rue et sous des ponts. Je kiffais faire des trucs de nuit, pendant que les gens dormaient ou étaient tranquillement chez eux. Je me préparais des petits sketchs, que je mémorisais, et j’allais les refaire.
Pendant quelques temps, j’ai peint seule. Ce n’était pas très productif, mais l’envie y était.
En 2000, j’ai sympathisé avec des graffeurs. Et là c’est vraiment parti pour de bon. J’ai découvert qu’il existait un vrai « monde » derrière les sprays : des gens, des crews, différents supports, différentes sprays, différentes façons d’appréhender les choses, etc.

graffeuse-Candi-Bule-2003-Toulouse Toulouse / 2003

graffeuse-Candi-Bule-2004-Barcelone Barcelone / 2004

– Que cherchais-tu à faire dans ce mode d’expression ? Tu le vois toujours de la même manière ?

Je ne cherchais rien de particulier. Juste à me faire plaisir.
Je pense que je trouvais ça excitant de faire quelque chose que peu de monde faisait. Je trouvais cela original. Et puis ça collait carrément avec mes envies plastiques. Très rapidement, je me suis passionnée, et j’ai pris goût à la bombe et à la peinture sur grande surface. Je m’y retrouvais totalement. Il y a eu une résonnance, c’était mon truc.
Il fut une période où j’étais carrément boulimique de la peinture. J’avais tout le temps besoin de taguer, de marquer mon passage avec mon blaze, de laisser une trace. Je sketchais énormément, je peignais beaucoup. Tout tournait autour du graffiti. C’était un style de vie.
Aujourd’hui ce n’est plus du tout le même ressenti. Je n’ai plus ce besoin compulsif. Le graff n’est plus une obsession, mais je prends toujours autant de plaisir à peindre.

– Comment as-tu choisi ton / tes nom(s) ?

Bule, ça vient des Powerpuff Girls. La série est sortie fin 1998, et j’adorais le graphisme. Les 3 héroïnes sont (en français) Bulle, Belle et Rebelle. J’ai juste pris Bulle et enlevé un « L ». Quand à Candi, je trouvais que ça faisait féminin. J’aime les lettres et la sonorité. Mais je change souvent de nom, histoire de changer aussi de lettres.

-Candi, Bule, ce sont des mots existants. Il faut obligatoirement une signification pour tes noms ?

Je trouve qu’un mot/prénom c’est cool! Et oui, je pense qu’un blaze doit avoir une signification, du moins pour celui qui se l’approprie.

– As-tu gardé les photos de tes 1ers graffs ?

Pas pour les tout premiers. En plus, jusqu’en 2004/2005, je n’avais qu’un appareil argentique. Du coup, je ne prenais qu’une photo à chaque fois, pour économiser la pellicule, et elles n’étaient pas toutes réussies.

graffeuse-Candi-Bule-2005-Faro Faro / 2005

OLYMPUS DIGITAL CAMERA Bilbao / 2006

– Ton domaine de prédilection, les supports que tu préfères ?

Je n’ai pas vraiment de support préféré. Ce que j’aime par dessus tout, c’est quand le support est vierge et original, quel qu’il soit : mur, métal, fixe ou roulant.
J’aime les endroits déserts, où on a l’impression que le temps s’est arrêté : un dépôt avec ses trains qui dorment, une usine désaffectée, un bâtiment abandonné, un mur oublié…

– Ton champ d’action géographique ?

C’est une question étrange. Je n’ai pas de champ d’action géographique. Je peins là où je me trouve, quand j’en ai envie.

– Tu fais pas mal de couleurs plutôt travaillées vues de la rue. Ce sont des plans autorisés / tolérés ou illégaux ?

Ce sont des plans illégaux. C’est ce que j’explique précédemment : j’ai envie de peindre, je peins. Toutes ces pièces sont faites « au culot ». Puis, je peins en couple, donc je pense que ça aide. « Ça passe mieux », comme on dit. Je repère un mur qui me plaît, je m’installe, j’ouvre les pots de peinture – du coup, ça aussi, ça passe mieux que des sprays – et je peins. Plutôt rapidement, le but n’est pas de rester 3h et de se faire arrêter non plus. Si quelqu’un vient me parler, voire râler, je discute avec lui, et souvent c’est ok. Mais il y a aussi eu des fois où la négociation n’a pas été possible, et j’ai dû remballer.

– Il est vrai que sur murs poreux, on a le réflexe de peindre en chrome qui recouvre presque tout (moi la 1ère)… D’où te vient l’idée de peindre systématiquement au rouleau ? Peu de gens font ça à la finale je me dis que c’est moins rapide, plus galère de transporter le matériel ?

Au début, je peignais avec du chrome, comme tout le monde. En 2005, j’ai rencontré Dyva et Haeck, et ils faisaient leurs fresques (dont l’intérieur des pièces) aux rouleaux. J’ai trouvé ça génial. Depuis, je peins la plupart du temps comme ça, par contre je fais toujours mes contours et effets à la spray.
J’ai trouvé plusieurs raisons de m’y mettre : j’ai senti que c’était moins « cramé » de faire du vandale avec des pots de peinture et des rouleaux. Puis je n’aime pas la tristesse de la couleur chrome. Sur les terrains idem, je fais toujours aux rouleaux, j’adore peindre comme ça. J’aime la façon de procéder, le rendu. Et, quand on sait y faire, c’est aussi rapide qu’à la spray, on développe des techniques pour y aller vite et moins galérer. De plus, c’est très économique (j’ai un bon sponsor).
Alors je me trimballe avec mes pots et mes rouleaux dans la rue, sur les voies ferrées… Clair que c’est moins pratique mais c’est ma façon de peindre, et à force je suis bien organisée.

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

Au début, pas du tout. Pendant les premières années où j’ai peint, ça ne m’intéressait pas. D’autant que je ne suis pas issue de la culture Hip Hop, car j’écoutais du rock, du punk, du hardcore. Puis, au fur et à mesure où j’ai évolué dans ce monde, je me suis intéressée à ce qui s’était fait dans les années 80/90 et aux débuts du graffiti. J’ai aimé regardé Spraycan Art, et d’autres bouquins représentant cette époque. Mais pour autant, je ne me suis jamais sentie proche de ces temps révolus, ni de la façon dont ils vivaient le graff. C’était autre chose, ça n’a rien à voir avec mon mode de fonctionnement et avec mon époque, je ne m’y retrouve pas.

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

Aucun des deux. Faire de la quantité, avoir de la reconnaissance, être populaire, ça ne m’intéresse pas. J’ai toujours peint uniquement pour moi, par passion, envie et plaisir. Mon activité graffiti a toujours eu un rythme constant et homogène durant ces 14 dernières années, ça a été très régulier.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA Alentejo / 2008

– Avec qui as-tu bougé dans ta carrière ? Les rencontres qui t’ont marquée ?

Yellow est celui qui m’a appris les grandes lignes du graff, et qui m’a mis un pied dedans. J’ai aimé passer du temps et peindre avec Dyva et Else. C’était super de partager la peinture avec d’autres filles. Ma rencontre avec les AL’S m’a beaucoup influencée sur la façon de voir le graffiti, et j’ai pas mal peint avec eux (Dope, Otist, Cure, Defo, Renz, Flip). J’ai adoré bouger avec mes copines portugaises (Raye, et les OGA : Nuria, Glam, Maria Imaginario). Peasd et Azur sont deux copains avec qui j’ai beaucoup peint aussi, et j’adore le style de Peasd.

graffeuse-Candi-Bule-2009-Lisboa Lisboa / 2009

graffeuse-Candi-Bule-2010-Lisboa Lisboa / 2010

– Comment définis-tu ton style ? Qui/quoi t’inspire, t’a inspiré ?

Je ne saurais pas définir mon style. C’est assez difficile à dire. Je m’inspire des choses que je vois autour de moi, de mon propre univers. J’aime les choses simples, colorées. Je peins avec des pots de peinture et des sprays volées, et je ne sais pas trop peindre à la Montana. Du moins, quand je dois faire un intérieur à la bombe, je suis perdue ! J’aime peindre avec des pots de peinture, cela doit faire 10 ans que je peins de cette façon, et je ne changerais pas pour rien au monde.

– As-tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

Ce que j’aime, c’est prendre les pots de peinture au hasard, et une fois sur place les ouvrir, et découvrir des combinaisons de couleurs auxquelles je n’aurais jamais pensé. Ça crée de jolies surprises.

– Comment vois-tu le graffiti dans son essence même ? (l’acte de graffer/taguer, le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société….)

Selon moi, c’est une action artistique éphémère, quelque chose de spontané. Réalisé dans la rue ou dans un espace ouvert, où tout le monde peut le voir. Je ne conçois pas qu’on puisse l’associer au Street Art, encore moins qu’il entre dans un musée ou dans une expo. C’est complètement contradictoire et ça ne veut rien dire. Je n’aime pas le voir démocratisé, et je n’apprécie pas qu’il soit attribué à des fins commerciales. Les Agnès B. et compagnie, tout ça me gave, et c’est du grand n’importe quoi. Par contre, je conçois tout à fait qu’un graffeur passe du côté de l’artiste, et réalise un boulot totalement différent de son univers graffiti.

– Une préférence pour quel type de mission ? (soirée tag, repérage, autoroute bruyante ou tunnel silencieux, terrain vague et barbecue, etc….)

J’ai une attirance pour les endroits inhabituels, vierges de tout passage ou peu connus. Et de préférence placés sur une trajectoire empruntée, de façon à ce que ce soit vu.
J’aime peindre avec des amis, mais j’apprécie aussi une mission en solo ou à deux.
Je n’aime pas les plans repérages trop long, c’est une perte de temps pour moi. J’apprécie carrément les peintures au culot, je vois un spot, je me dis « je veux peindre là », et je le fais.

graffeuse-Candi-Bule-2011-Nice Nice / 2011

– Certaines graffeuses t’intéressent ? (tous pays, supports confondus)

Mes amies portugaises : on a pas mal trainé ensemble quand j’habitais là-bas. Elles ont une façon de vivre le graff qui n’a rien à voir avec toutes les personnes rencontrées en France (hommes femmes confondus), et j’aime ce qu’elles font. J’aime aussi le style de H2Oney. Certaines espagnoles aussi, je pense à Fly, Yubia, Cloe, Mali.
J’aime bien ce que fait Rosy aussi.

– Je ne connais pas du tout le graffiti ailleurs qu’en France. Qu’ est-ce qui est différent entre des pays comme l’Espagne, le Portugal, et la France ?

Je peux surtout parler du Portugal, car j’y ai vécu. Les graffeurs, homme ou femme, préfèrent souvent faire la fête au graffiti. Et j’adore ça. Ils ne sont pas obsédés par le graff, ils ont d’autres centres d’intérêts. Le graff c’est secondaire, ce n’est pas un moyen de prouver à quiconque que tu es plus important que lui, que tu vaux mieux.
Ça arrive que parfois, tu prévoies une soirée peinture avec tes potes, et au final, tu te retrouves dans un bar, à rigoler avec eux, tu passes un bon moment, et tout le monde a oublié d’aller peindre.
Au début où je trainais avec les OGA, je voulais toujours aller peindre. Mais elles, elles étaient dans autre chose. Elles kiffent la peinture, mais elles m’ont appris à être sur une autre longueur d’ondes, à ne pas être dans cette obsession. Du coup, avec elles, j’avais une vraie relation d’amitié.
Mais après, ce serait réducteur de penser que toutes les graffeuses portugaises ou espagnoles sont comme ça, parce-que j’ai aussi eu de vraies relations d’amitié avec des graffeuses françaises… Ce n’est qu’une question de personnalités après tout.

– Des mauvaises expériences ?

Non ! Tout est bon à prendre. Je n’ai jamais vraiment de mauvaises expériences. Enfin sur le moment, certaines choses ne sont pas marrantes à vivre, mais après coup, tu le vois comme une anecdote, une aventure à raconter, un souvenir.

– Peut-être une anecdote où ça a mal tourné ?

En Espagne, un plan de jour, je prends ma photo, je me retourne et là au bout des voies, j’aperçois deux flics et le vigile. Je me mets à courir, soit je courais en ligne droite, soit je me jetais dans des ronces plus grandes que moi. J’ai hésité, mais voyant les flics s’approcher, et comme je ne suis pas une pro du 100 m., je me suis jetée dans les ronces. J’ai cru que j’étais coincée, je n’arrivais pas à me dégager, et j’entendais les flics gueuler. Puis à force, je me suis trainée, j’ai tiré, j’ai forcé, et une fois sortie, je me suis échappé comme il faut. J’avais les jambes et bras en sang, mes habits déchiquetés. Je ne ressemblais plus à rien, mais ce n’était pas grave, j’étais heureuse de ne pas m’être faite attraper.

– Puisqu’on parle principalement d’une discipline illégale, le vol est-il une pratique que tu connais, ou pas ?

Oui. Je n’ai pas envie de me priver de peintures à cause du manque d’argent. Alors si je veux peindre, faut que je trouve des façons de le faire sans dépenser trop d’argent. Système D.

– As-tu d’autres occupations, intérêts, auxquels tu consacres du temps régulièrement ?

Je fais beaucoup de choses, et j’ai tendance à m’éparpiller, à m’intéresser à tout. J’aime le tatouage, mais au final, il n’est qu’une continuité du dessin. Je suis passionnée par les les plantes, les minéraux, les animaux, la nature en fait.
Mais le dessin reste mon fil conducteur depuis toujours. Je gribouille : ce sont surtout des petits dessins au crayon gris, aquarelles et encres. Parfois j’utilise de l’acrylique ou de l’huile, mais j’ai une préférence pour les lavis, les couleurs transparentes. Un temps j’ai dessiné sur ordi (avec photoshop, illustrator), je vectorisais des dessins et je les retravaillais sur écran. Mais ça perd une certaine authenticité, et je préfère de loin la méthode classique. Je dessine des petites choses, des images que j’ai dans la tête, des idées qui ont germé lors d’une balade ou d’une rencontre.
J’ai une préférence pour les illustrations de l’édition jeunesse : je suis fan de Quentin Blake, Mary Blair, Charley Harper… Je suis aussi passionnée par la peinture en général, quel que soit les périodes. J’adore les peintures pariétales, les gravures de Dürer, les illustrations de Gustave Doré, les natures mortes et les vanités… Je pourrais citer beaucoup d’autres choses mais je vais m’arrêter là.

– Tu peins toujours ? Si non, comment se passe ta vie sans le graffiti ?

Je reste active et passionnée, mais bien moins productive. Pour moi, les choses évoluent, quel qu’en soit le sens. J’ai moins le temps, je suis moins « à la page », puis de nouveaux centres d’intérêts viennent se rajouter… Pour autant, je ne sais pas si je pourrais complètement lâcher la peinture un jour…

– Expériences de garde à vue ?

Oui, plusieurs fois. Mais je n’ai pas envie de développer. Le seul truc que je peux dire c’est qu’à chaque fois, je me suis demandée ce que je foutais là. Comment est-ce possible, que pour avoir mis de la couleur sur un mur ou sur un autre support, on me traite comme une criminelle ou une merde, on me parle mal, on me menace? Même si c’est illégal – ce que je conçois – faut rester dans la réalité et se rendre compte du ridicule de la situation : se retrouver en cellule pendant plusieurs longues heures… C’est vraiment du grand n’importe quoi.
Il y a plus grave que des gens qui peignent sur des murs ou des trains.

– As-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins ?

Je dessine beaucoup. Quant au fait d’avoir un dessin avec moi, ça dépend. Parfois, j’ai un bon sketch sous les yeux et je vais bien rentrer ma pièce. D’autres fois, je n’ai rien et je vais faire quelque chose qui me plait. Parfois, je me fiche de la peinture et c’est juste l’action qui est chouette. C’est complètement aléatoire. Mais en principe, je dessine pas mal, histoire d’être inspirée quand je me retrouve face au support.

– Ton Top 5 musical ?

« I’m a real wild child » / Iggy Pop
« Psycho Killer » / Talking Heads
« Sinnerman » / Nina Simone
« Welcome to the jungle » / Guns n’ Roses
« 365 jours » / Oxmo Puccino

– Une pièce que tu as vue et qui t’a marquée (en vrai ou en photo)

L’immeuble que les Os Gemeos ont peint à Lisbonne. J’ai vu ça quand ils l’ont fait, je suis restée scotchée.

– Tu suis l’actualité, l’évolution du graffiti dans ta ville, ou même en France ? De quelle manière ? Des graffeurs, graffeuses actuel(le)s que tu as retenus ?

Non, je suis complètement à la ramasse. En fait je m’en fiche.
Je ne pourrais même pas dire qui est le plus présent dans ma ville, ou à Paris, Marseille ou ailleurs…

Plus de photos par Candi

graffeuse-Candi-Bule-2012-Algarve Algarve / 2012

graffeuse-Candi-Bule-2014-Alentejo Alentejo / 2014

Interview # TYLES

Pour cette 3ème interview, place à la jeunesse : Tyles a déjà parcouru son petit bout de chemin et compte bien le prolonger…

– nom : TYLES
– dates d’activité : depuis 2006
– âge : 23
– région : Nord

– Quand et Comment as-tu découvert le graffiti ?

Un peu bêtement en fait. J’avais une quinzaine d’années et mon frère gravait ses CD. Et donc pour inscrire le nom de l’artiste il faisait des petits lettrages. Mais pour lui ça n’a jamais été plus loin : et moi, en petite soeur qu’il se doit, je voulais faire comme lui et j’essayais de reproduire ses dessins. Et c’est parti comme ça !
Plus tard, je voyais les graffs dans ma ville. Au début tu comprends pas trop, tu te demandes « mais merde comment ils font ça, et les toits, comment ils vont là-haut ? » Du coup ça m’a plu tout de suite, un côté challenge et un côté mystérieux.

– Quand as-tu commencé ? Comment, pourquoi le passage à l’action, dans quel état d’esprit ?

J’ai commencé en 2006-2007 pour les murs. J’ai sketché quelques temps avant, je ne sais plus quand exactement, disons quelques mois avant de commencer à peindre sur murs.
Je me disais que si j’arrivais sur un mur et que je lâchais une pièce pas travaillée, je n’irais pas loin.
Je regardais pas mal les magazines à l’époque, j’allais m’installer à la Fnac pour regarder les livres sur le graff, voir un peu ce qui se passait ailleurs. Et puis j’ai rencontré quelques personnes de ma ville et c’était parti. Il y avait une bonne motivation de la part de chacun à l’époque, c’était sympa.
Je me suis mise au vandal peu de temps après : et là tu deviens vite accro. Pendant une période, je ne pensais qu’à ça, je ne côtoyais que des graffeurs et les autres ne m’intéressaient pas. Ça peut vite te couper du monde extérieur si tu n’y fais pas gaffe. Depuis ça a changé bien sûr, j’essaie d’évoluer dans les deux aspects du graffiti et ça me fait toujours plaisir de rencontrer et discuter avec d’autres acteurs du mouvement. Je pense qu’on apprend un peu de chacun, les bonnes comme les mauvaises rencontres. Après c’est difficile d’arrêter le vandal, une fois que tu as goûté cette sensation, tu as du mal à t’en passer. Il y en a qui n’apprécient pas du tout et je peux le concevoir, mais pour ma part je ne me vois pas qu’en terrain.

graffeuse-Tyles-Paris - 2007 Paris / 2007

– Que cherchais-tu à faire dans ce mode d’expression ? Tu le vois toujours de la même manière ?

La première chose qui m’a intéressée dans ce milieu c’est avant tout le fait que ça soit hors norme, assez fermé quand on n’est pas impliqué dedans et surtout rempli de mystère quand tu commences. Et j’aimais cette impression de me sentir un peu à part et à l’écart, alors que tout le monde s’en tape de ce que tu fais. La plupart des gens n’y trouve aucun intérêt, même si ça a tendance à changer avec l’entrée du graffiti dans les galeries par exemple. Pour ma part, je faisais ça par plaisir, ça ne me dérangeait pas de me taper deux heures de transport à galérer pour aller faire ma peinture en solo dans mon coin.
C’est peut-être une question d’ego aussi. Sûrement même. Mais en vandal par exemple, j’aimais repasser là où j’avais posé, voir ma trace, ou alors que quelqu’un me parle d’une pièce qu’il a vu. Tout le monde a un peu de ça en lui je pense. Alors qu’au final, ça reste de la peinture sur un mur, ça n’a rien d’extraordinaire. Au début, ma motivation, c’était la découverte. Tu découvres de nouveaux spots. Tu rencontres des graffeurs dont tu regardais les pièces en commençant. Tu es parfois déçue
d’ailleurs, un mec qui va te sortir des tueries et qui se révèle être un gros connard, ça m’est déjà arrivé. Et là quand tu es toute jeune tu te dis « merde quel enfoiré ».
Maintenant, il y a encore beaucoup de cette envie de découverte, car j’essaye de voyager un peu, mais au fur et à mesure tu connais un peu mieux le milieu, les bonnes et mauvaises choses qui en font partie. Il y a de tout et c’est impossible de généraliser.

– Ton 1er tag / graff, tu t’en souviens ?

Ah ça oui, une vraie croûte comme il se doit. J’avais essayé de faire compliqué, rajouter des phases partout. Au final, ça ne ressemblait à rien, c’était dégueulasse.

– Ton champ d’action géographique ?

Les premières années, dans la métropole lilloise, ensuite j’ai vécu dans d’autres régions : Vosges, Guyane, et maintenant Réunion. Pour les supports ça va dépendre de la période et des gens avec qui je peins, au feeling. Je suis parfois passée en coup de vent dans d’autres régions, par le biais de connaissances de connaissances qui organisaient des fresques ou autres. C’est un bon côté du graffiti, tu peux te retrouver à peindre avec des gars qui habitent à des centaines de kilomètres et
dont tu ne connaissais pas l’existence la veille.

– Guyane, Réunion… Tu aimes le soleil et la mer ? Comment ça se passe le graffiti par là bas ?

Mais non, j’y vais pour raisons professionnelles, voyons ! Bon oui petit faible pour le soleil. Ce que j’ai retenu de la Guyane, c’est « doucement la matin et pas trop vite l’après-midi », ça me plaisait bien ! C’est vraiment une autre ambiance et un autre mode de vie. Je suis originaire du Nord, donc j’arrive là, c’est le paradis pour moi. J’ai l’impression d’être en vacances quand je sors du taf. Sinon niveau graffiti en Guyane, il n’y en a pas énormément, bien que des associations essayent de faire bouger les choses. D’ailleurs le vandal n’a pas la même connotation qu’en métropole. Ce n’est pas développé, enfin je dis ça c’était il y a quelques années, maintenant les choses ont peut-être changé. Les gens n’avaient pas ce regard négatif que ceux de métropole peuvent souvent avoir sur ce milieu. Tu vas demander aux locaux pour peindre leur mur, au final ça ne va pas les déranger. Ou alors tu vas peindre dans un endroit visible en journée, ça passe dans la plupart des cas. Pour ma part, je n’en ai presque pas fait là-bas, pas mal de taf, donc pendant mes week-ends j’étais plus dans la découverte de la région et des habitants. Je garde un bon souvenir d’une peinture là-bas. C’était près d’un petit coin de pêcheurs, en début de soirée, là où il y a le marché de Cayenne la journée. Des vieux avaient installé un banc devant nous et s’étaient calés là à nous regarder peindre. Et un SDF nous a amené un poste et à manger, alors qu’on n’avait rien demandé. Un très bon souvenir ! Sinon je pense que c’est amené à se développer avec le passage des gens de métropole et le taf des associations pour faire connaître le hip hop aux jeunes, mais ça prendra sûrement quelques années.
Quant à la Réunion, j’y suis depuis un mois, c’est un peu court pour se faire un avis. Mais la scène ici est vraiment sympa et diversifiée, légal comme vandal. Et on croise pas mal de tags ou pièces en ville. Tu vas trouver des spots avec des paysages magnifiques. Il y a aussi des endroits à préserver et que la peinture viendrait gâcher. Je pense que le prix des bombes vient freiner l’élan de certains aussi. Il y a quelques shops mais le matériel est importé du continent, et donc beaucoup plus cher à la revente. Il faut pouvoir se débrouiller autrement. Dans tous les cas, ce n’est pas comparable à la métropole. Le cadre est sympa et tranquille pour peindre. Ce sont des petits bouts de paradis et ça serait dommage de saturer les paysages avec trop de peinture (je parle du vandal), sans pour autant ne rien faire. Et puis pas de trains ici : ça enlève
aussi un côté intéressant du graffiti.

– Tu peins plutôt seule ou accompagnée ?

Pour ce qui est des terrains, ça peut être les deux. J’aime bien prendre mon temps quand j’en fais un, parfois je peux mettre deux jours. Donc voilà, il ne faut pas me presser ! Et puis j’aime bien faire grand, la faute à Hipy ça. Quand je commençais, il m’a dit : « si tu veux de l’impact, fais grand ! » Mais sinon j’aime tout autant peindre entre potes, ou parfois sur des événements aussi, même si c’est beaucoup plus rare.
Après pour ce qui est du vandal, je préfère à deux. Pour moi c’est l’idéal. Et surtout avec une personne en qui tu as confiance. Ça m’est arrivé de me retrouver sur des plans avec des gars que je ne connaissais pas forcément, des gens qui ramenaient d’autres potes à eux, et qui au final foutent le bordel sur le spot ou galèrent. Pour ça, les connexions vandal c’est pas trop mon truc. De temps en temps pourquoi pas, mais ça s’arrête là. Et puis de toute façon, les connexions se font instinctivement. Des gars qui en ont rien à foutre, qui vont te faire un bordel sur le spot se rapprocheront. Tout comme des gars qui sont plus sur leur garde, calculent tout et préparent bien leurs plans. Pour ma part, ça sera plus la deuxième option.

– Comment as-tu choisi ton/tes nom(s) ?

J’étais encore au lycée, c’était pendant un cours d’anglais où je cherchais un nom. J’essayais des lettres, celles qui me plaisaient. Et là, j’entends le prof dire « pitiless », qui signifie « sans pitié ». Ça m’a bien plu, mais c’était un peu long. Du coup c’est devenu Tiless, puis Tiles et maintenant Tyles…
J’ai voulu changer à un moment, les gens de ma ville savaient pour la plupart que j’étais une fille et on me disait souvent « pour une meuf…» ou « comparé à d’autres mecs…», et ça tu en as à longueur de temps quand tu es une femme dans un milieu d’hommes. Ça ne s’applique pas qu’au graffiti, je travaille également dans un secteur masculin. Au bout d’un moment, ça saoule…J’ai donc voulu repartir à zéro avec un blaze qui ne montrait aucune féminité et faire mes peintures dans mon coin. J’ai d’ailleurs fait une ou deux peintures sous le nom de « Bregs ». Mais j’étais trop attachée à mon premier blaze que j’ai finalement gardé.

graffeuse-Tyles-Le Quesnoy - 2012 Le Quesnoy / 2012

– As-tu gardé les photos de tes premiers graffs ?

Bien sûr ! C’est ma petite histoire que je retrouve à travers les photos. Ça me fait marrer de les regarder de temps en temps. Je me dis, mais quelles croûtes je faisais. Et puis c’est toujours sympa de voir l’évolution, de se rappeler des anecdotes de telle ou telle peinture, et les rencontres aussi. C’était l’époque de la grande découverte du début, ta ville, ses coins perdus et méconnus de la plupart des gens, au fur et à mesure tu rencontres tel ou tel graffeur qui te mettait une claque avec ses pièces. Donc du coup, oui j’essaye de conserver une trace de mes premières peintures et même de toutes les autres d’ailleurs, je trouve ça important, même si ça peut rendre nostalgique.

– Ton domaine de prédilection, les supports que tu préfères?

Petite préférence pour les voyageurs. J’adore l’ambiance des dépôts, le genre mission militaire pour aller peindre sa pièce, pendant que tout le monde dort et s’en tape complètement. Tu es dans ton monde et tu calcules pas grand chose à part ce que tu fais sur le coup et les différents bruits que tu entends autour de toi. Tu te fais des films pour pas grand chose. Et puis le must, quand tu vois ton train arriver en gare, ça c’est ta récompense ! Il y en a un surtout où je n’avais pas réussi à prendre à temps ma photo, et c’est vraiment celui que je préférais et qui me tenais à coeur, grosse frustration. Et pas longtemps après, je discutais tranquillement avec une amie
en gare, et là je le vois arriver. Un de mes meilleurs souvenirs.
J’aime aussi un terrain tranquille, en solo ou entre potes. Je trouve ça important de mélanger légal et vandal. Ça me paraît logique d’évoluer dans les deux : l’un complète l’autre et vice versa. Tu gagneras en précision et travail de la lettre dans un terrain, et à l’inverse en vandal, tu devras bien prévoir tes traits, tes couleurs… Pas le droit à l’erreur ou à l’hésitation.
Et autre chose que j’apprécie, le bâché du dimanche. Mi vandal, mi légal. Depuis quelques temps, j’aime bien prendre une phrase ou expression qui me plaît et la retaper dessus. Donc voilà , en gros un peu de tout. Quoique, rue et autoroute ça n’a jamais été mon truc. J’en ai jamais trop fait, c’est comme ça…

– Quel genre de phrases écris-tu sur frets ?

C’est varié, ça peut venir de chansons ou de conversations que j’entends et qui me plaisent bien. Mes premières venaient de la Scred Connexion, un « jamais dans la tendance » et « toujours dans la bonne direction ». Je les trouvais sympas à faire sur un support roulant pour le jeu de mots. Ou d’autres comme « marche à l’ombre » ou « les terribles mangeuses d’hommes », le prochain que j’aimerais faire. C’est une phrase que j’ai entendue cette semaine, dans un reportage sur les amazones. Affaire à suivre…

graffeuse-Tyles-Nord - 2010 Nord / 2010

graffeuse-Tyles-Nord - 2012 (2) Nord / 2012

graffeuse-Tyles-Nord - 2014 Nord / 2014

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

Je t’avoue que je ne m’y suis pas du tout intéressée au début. Je faisais mon petit truc tranquillement dans mon coin. C’est seulement après que j’ai commencé à regarder un peu d’où ça venait, qui avait initié ce mouvement, etc… Mais je préfère de loin m’intéresser à ce qui se passe dans ma ville ou région. Et puis la mémoire et moi, ça fait cinquante.

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

Carriériste est un bien grand mot. Mon activité va surtout dépendre des périodes. La vie professionnelle peut vite prendre le dessus sur le graffiti, j’essaye maintenant de concilier les deux, mais tu ne peux pas toujours. Je ne comprenais pas vraiment ça quand je commençais, je voyais pas mal de gars arrêter le vandal au bout de quelques années, je me disais, eux ils ne sont pas passionnés, moi je continuerai toute ma vie ! Et maintenant je comprends mieux pourquoi. C’est ce qui m’est arrivé ces deux dernières années, beaucoup de travail et forcément, tu n’arrives pas à tout concilier.
Il doit y en avoir pas mal qui se disent au bout d’un moment, allez c’est fini toutes ces conneries, j’ai ma famille, mon boulot, pas le temps pour ça. Mais pour autant je n’en suis heureusement pas à ce stade, et je ne le veux surtout pas non plus. Ça fait partie de mon quotidien et j’en suis très heureuse. Donc pour répondre à ta question, je dirais un peu des deux ?

– Avec qui as-tu bougé dans ta carrière ? Les rencontres qui t’ont marquée…

J’ai d’abord commencé avec des gars de ma ville. Tout le monde se connaissait, c’était une petite ville, et on était une dizaine à commencer en même temps. A l’époque, c’était vraiment une bonne ambiance, on commençait, on faisait notre petit bout de chemin. Après je suis montée sur Lille et là, j’ai rencontré mon acolyte de pas mal de temps, Talis. On bougeait pas mal ensemble et on s’en foutait du reste…C’était le bon vieux temps ! Ça y est je parle comme une vieille.
Ensuite pas mal de rencontres de terrains, des bonnes comme des passagères. Petite pensée pour Snape et Teks, avec qui j’ai bougé à quelques occasions sur Paris et qui ont fait partie de mes bonnes rencontres, comme Skoer, Hipy, Komor, ou Woozy récemment. J’ai eu quelques crews au début, mais je me suis vite rendue compte que les gens allaient et venaient. Que souvent c’était uniquement pour le graffiti, juste pour peindre, et qu’en dehors chacun faisait sa vie. Donc au final, je préfère ne pas avoir de crew plutôt que d’en poser un juste comme ça, pour dire que j’en ai un : c’est des personnes que tu représentes en tapant ton crew, donc si tu n’es pas sûre d’elles, je ne vois pas l’intérêt.

– Comment définis-tu ton style ? Qui/quoi t’inspire, t’a inspiré ?

Oula, question difficile… Je ne sais pas vraiment quoi te répondre. Si tu peux m’aider je suis preneuse. On va dire qu’en vandal j’essaye de faire simple et efficace, c’est ce que l’on m’a appris quand j’ai commencé. En terrain c’est différent, je sketche avant d’y aller. Je pars du principe que c’est un terrain donc autant prendre son temps et essayer de faire ça bien.
Pour l’inspiration, j’essayais de faire mes propres lettres mais bon on n’a rien inventé. J’aimais beaucoup le taf de gars comme Esper, Cantwo, ou Yak pour ma région. Ce sont surtout des graffeurs qui travaillent la lettre, et pour autant ça reste bien lisible. Et c’est ça qui me plaisait. Tout ce qui est 3D, d’accord c’est technique, mais je ne me vois pas faire ça. J’aime bien quand on voit directement la lettre. Ça va beaucoup plus m’interpeller qu’une 3D.
Pour le vandal, il y en a pas mal qui me plaisent, ça va des pièces des MV’S que je voyais dans ma ville en commençant, aux trains italiens de Poison dont certains que j’ai pu voir en vrai sur les métros défoncés de Rome, en passant par les chromes de Bando ou Woody. J’en oublie pour la plupart. Donc pour résumer, on va dire tout ce qui est simple, lisible et efficace.

graffeuse-Tyles-Epinal - 2011 Epinal / 2011

graffeuse-Tyles-La Réunion - 2014 La Réunion / 2014

– As-tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

Des thèmes ? Non, pas du tout ! Par contre couleurs oui, souvent dans les gris, violets… J’essaye de changer ça depuis quelques temps, surtout depuis que je me suis rendue compte qu’il y avait des couleurs que je n’avais jamais utilisé. Et tu tournes en rond au bout d’un moment, c’est bien de se recycler un peu.

– Comment vois-tu le graffiti dans son essence même ? (l’acte de graffer/taguer, le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société….)

Ça reste simple, pour moi chacun son histoire, chacun sa raison de faire du graffiti. Pareil pour le style, tant que la personne prend son pied en le faisant, tant mieux pour elle, ça ne me regarde pas. Pour ce qui est de la question art ou pas, de l’entrée du graffiti dans les galeries, j’en ai royalementrien à faire. Les gars font ce qu’ils veulent.En gros, on va dire que je n’ai pas vraiment d’avis sur ça. Ce débat ne m’intéresse absolument pas.

– Le graff ou tag dont tu es la plus fière ?

C’était un « for the graffiti lover’s » que j’ai peint sur un train belge. C’est ma petite fierté, je ne sais pas vraiment pourquoi, surtout qu’il n’a rien de spécial. J’en ai refait deux ou trois d’ailleurs depuis.

graffeuse-Tyles-Belgique - 2009 Belgique / 2009

graffeuse-Tyles-Nord - 2009 Nord / 2009

– Certaines graffeuses t’intéressent ? (tous pays, supports confondus)

Au début je regardais pas mal le travail des graffeuses. Après tout, on est une communauté à l’intérieur d’un communauté. Je me disais si d’autres y arrivent, pourquoi pas moi ? Quand je commençais, c’était des noms comme Lady K., Kensa, Bule, Redly, Jolee, et les deux premières que tu as interviewées aussi, Malice et Else. Je prends ça comme une récompense de figurer dans la même liste d’interviews. Il y a quelques autres noms qui me viennent à l’esprit (du neuf et de l’ancien), Sax, Wüna, Kisa,
Rasta, Camo, Hope, Forma, et puis les Funky Girls aussi, d’Italie il me semble. Elles m’avaient mis une bonne claque avec leurs trains. Sinon, tout ce qui est fleurs et papillons, ça ne m’intéresse pas : c’est un cliché mais il y en a pas mal comme ça. De toute façon, celles qui le font par effet de mode ou parce que le copain graffe, ça se remarque sur le long terme. Après, chacune le fait à sa façon. A la finale, ça peut être un avantage comme un inconvénient : on
peut te critiquer et te juger incapable de faire telle ou telle chose, mais d’un autre côté tu auras une notoriété peut être plus rapide. La preuve, je ne pense pas avoir fait quoi que ce soit de spécial, je fais mes pièces de mon côté, et le fait d’être une fille t’a amené vers moi, à me poser ces
questions.
Quand tu regardes les forums qui parlent de graffeuses, ça dérape vite. On ne s’intéresse plus aux pièces mais à la fille en elle-même, je trouve ça un peu dommage. Mais sinon, il y en a sûrement des dizaines qui cartonnent ailleurs et dont je ne connais pas l’existence, celles dont on ignore qu’elles sont des filles mais aussi celles qui ne sont pas médiatisées. Donc celles que je suis ou que j’ai pu suivre viennent surtout de France, que j’ai pu découvrir toute jeune ou dont on m’a parlé au fil des rencontres. Et puis je m’intéresse surtout à celles qui font du lettrage. Tout ce qui est perso c’est sympa à regarder, mais c’est plus le travail de la lettre qui m’attire.

– Des regrets ? Des mauvaises expériences ?

Des regrets, non… J’ai pour principe de me dire que chaque expérience t’apporte forcément quelque chose dans ta vie et renforcera ton caractère.
Des mauvaises expériences… Quelques plans foireux, mais au final je m’en suis toujours sortie. Je me rappelle une fois dans le métro parisien, on était restés un petit moment à l’intérieur du métro sans rien faire, juste squatter, alors qu’on voulait le peindre après. Mon pote me donnait des conseils pour taguer, du coup j’essayais des lettres sur les vitres à la griffe. Et là, le maître-chien est arrivé et nous a coursés jusqu’à la sortie. On arrive devant les grandes grilles en fer du métro, impossible de sortir. Et devant il y avait quelques SDF, ils nous ont vus en galère et ils soulevé la grille à plusieurs. On est sortis de justesse, avec le maître-chien qui nous regardait à travers la grille.J’ai trouvé que c’était une belle anecdote, comme quoi on peut avoir de l’aide qui nous tombe dessus quand on s’y attend le moins.

– Puisqu’on parle principalement d’une discipline illégale, le vol est-il une pratique que tu connais, ou pas ?

Non ce n’est pas dans mes habitudes. Mais pour autant je me suis toujours débrouillée par moi-même pour me procurer ce qu’il me fallait.

– Expériences de garde à vue ?

Une seule, je touche du bois. Pour du tag, un peu bête mais c’est le jeu. Tant qu’il n’y a pas de conséquence, ça ne me dérange pas on va dire. Sinon, je m’en suis toujours sortie sans problème.

– Tu dessines beaucoup ? as-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins ?

Beaucoup au début pour apprendre à travailler la lettre. Maintenant ça va dépendre des périodes, même si honnêtement ça se fait de plus en plus rare. Mais il va falloir que je m’y remette, ne serait-ce que pour évoluer, je trouve ça important. Je le vois quand je ne dessine pas, ça stagne. Et puis je n’aime pas me retrouver avec des incohérences dans mes lettres, et pour ça il n’y a pas de miracle, travail, travail et travail !

– Ton Top 5 musical ?

Allez Top 6 même. Pas forcément des musiques que j’écoute encore, mais celles qui m’ont marquées et qui font toujours plaisir à réentendre de temps en temps.

« Second souffle » / Scylla
« Du mal à s’confier » / Scred Connexion
« Mystère et suspense » / Fonky Family
« Bouge la tête » / IAM
« Malgré les épreuves » / Kery James
« Un angelo non è » / Eros Ramazzotti

– Mais…que fait Eros Ramazzotti dans tout ça ?

Et pourquoi pas , un peu de douceur dans ce monde brutes ! Une partie de ma famille est d’origine italienne, donc ça fait partie de ce que j’écoutais, et encore maintenant.

– Tu suis l’actualité, l’évolution du graffiti dans ta ville, ou même en France ? De quelle manière ? Des graffeurs, graffeuses actuel(le)s que tu as retenus ?

Je suis un peu les personnes que j’apprécie par Internet, je peux passer pas mal de temps parfois à regarder tel ou tel site. Mais sinon je préfère m’intéresser à l’actualité de ma ville. Voir qui a fait quoi et où. J’aime bien me retrouver dans de nouvelles régions et découvrir les personnes du mouvement au fur et à mesure. Avec Internet il faut avouer que c’est beaucoup plus facile, et ça enlève pas mal de charme d’ailleurs.

graffeuse-Tyles-Dunkerque - 2014 Dunkerque / 2014