Interview # WÜNA

Wüna maîtrise aussi bien les lettres que les personnages, interview marquée par un esprit hip-hop positif…

– nom : Wüna
– dates d’activité : depuis 2001
– crew(s) : NTC, SGX, CMK, FPC
– âge : 27 ans
– villes : Montréal / Toulouse

– Quand et comment as-tu découvert le graffiti ?

Le tout premier sketch graffiti que j’ai fait, j’avais 9ans, je l’ai retrouvé il n’y a pas longtemps en fouillant dans mes archives. Mais à l’époque je ne devais pas vraiment comprendre ce que je faisais, j’avais dû voir des graffs seulement à la TV, car je viens d’un petit bled où à ce moment-là il n’y en avait nulle part, mais en tout cas ça avait dû me marquer.
C’est en 2001 que j’ai commencé à sérieusement m’intéresser au graffiti, vers l’âge de 13-14ans. Je trainais beaucoup dans le skate parc de ma ville d’origine car j’y faisais du roller, c’était un des seuls endroits où il y avait des graffs. Il y avait un côté mystérieux là dedans, mais c’était un truc qui me parlait vraiment, je me reconnaissais complètement dans cette forme d’expression. J’allais aussi de temps en temps me promener à Toulouse (qui était la grande ville la plus proche de chez moi) et c’est comme ça que j’ai découvert les travaux de la Trueskool, et de Fafi et Miss Van qui étaient très actifs à ce moment-là. Leur travail a été une vraie révélation pour moi.

– Quand as-tu commencé ? Comment, pourquoi le passage à l’action ? Dans quel état d’esprit ?

C’est en 2001 que j’ai su que le graffiti ça allait être mon truc. Je me suis mise à sketcher sévère sans vraiment savoir où et comment j’allais commencer à utiliser les bombes, mais je savais que j’allais m’y mettre à un moment donné… Je n’avais pas forcément d’idée en tête, j’avais vu des graffs et ça me parlait, je voulais faire pareil, c’est tout. Vandale ou légal je ne me posais pas trop la question. Finalement j’ai pris les bombes en 2002, mais sans peindre régulièrement. En 2004 je me suis innocemment incrustée à une jam dans ma région, et c’est là que j’ai rencontré les gars du FPC crew qui, au lieu de me snober comme l’auraient fait n’importe qui en voyant débarquer une gamine de 17 ans, ont été super cools avec moi et m’ont fait rentrer dans leur équipe. Ça m’a permis de découvrir un peu plus en détail le milieu du graffiti, parce-que comme jusqu’à présent je peignais seule j’étais un peu déconnectée du milieu, tous ce que je connaissais je l’avais appris à travers les magazines ou les photos sur le net. Vner2 me parlait de tel ou tel crew actif à l’époque, de tel ou tel mec qui c’était fait défoncer parce qu’il avait repassé un tel, des marques de bombes, des types de caps, tout ça… Je pigeais vraiment que dalle à ce qu’il me racontait, mais je faisais style de comprendre en faisant « oui oui » avec la tête pour ne pas passer pour une demeurée et garder mon peu de crédibilité…
C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à être plus active. 2 ans plus tard je me suis installée à Toulouse et là les connexions et les peintures se sont multipliées…

– Que cherchais-tu à faire dans ce mode d’expression ? Tu le vois toujours de la même manière ?

Honnêtement je ne savais pas trop ce que je cherchais en faisant ça, c’était juste un gros kiff, j’en prenais plein la vue en voyant des graffs et je voulais faire pareil. Maintenant c’est toujours un peu la même chose, j’aime me dépasser en essayant de faire toujours mieux, j’aime le travail de la lettre, les couleurs, le flow, les persos et il y a tellement de styles et de possibilités d’innover que je ne me lasse jamais.
Ce qui me plaît aussi vraiment dans le graffiti c’est son côté collectif, j’aime rencontrer des gens (enfin des graffeurs, pas le monsieur et madame tout le monde qui viennent te saouler pendant que tu peins et te posent pleins de questions… même si ça part d’un bon sentiment c’est un peu chiant…), me poser sur un mur avec des potes, me marrer et passer du bon temps… C’est pour ça que j’ai toujours été plus attirée par la fresque que par le vandale même si j’en ai fait un peu. J’aime prendre mon temps, faire des grosses pièces, discuter avec mes potes… l’adrénaline n’a jamais été mon moteur.

graffeuse-wuna-toulouse-2010 Toulouse / 2010
graffeuse-wuna-rennes-2012 Rennes / 2012

– La 1ère bombe ou le 1er marqueur que tu as tenu en main, ton 1er tag / graff, tu t’en souviens ? Dans quel endroit et sur quel support ?

Je ne me rappelle plus vraiment des premiers tags, mais ils devaient être très laids… Par contre mon 1er graff je m’en souviens très bien. Je sortais du lycée, c’était un mercredi après-midi, je suis allée au skate parc de ma ville avec quelques sprays et j’ai fait un genre de flop violet avec des points blancs… Immonde… J’ai passé au moins 5 ou 6 canettes pour un tout petit truc, ça coulait de partout, mais à force de retailler j’ai fini par faire un truc pas trop sale. Je me rappelle que pendant que je galérais je me disais « mais pourquoi je me suis lancée là-dedans, c’est trop laid, pourvu que personne me voie ! », mais quand je l’ai terminé j’ai ressenti une sorte de fierté, c’était le début d’une longue série…

– Seule ? avec des gens ?

Les 1ers je les ai faits seule, mais j’ai vite rencontré des gens et par la suite j’ai plus souvent peint accompagnée. Puis comme je peignais avec des gens plus forts que moi ça me tirait un peu vers le haut et ça m’a beaucoup motivée.

– Comment as-tu choisi ton nom ?

Je ne sais plus trop comment ça m’est venu, je suis passé par plusieurs blazes quand j’ai commencé à crayonner, puis j’ai trouvé Wüna peu avant de toucher mes 1ères sprays. C’est un blaze un peu chelou qui ne veut rien dire, et avec une consonance un peu féminine donc j’avais moins de chance qu’on me le pique. Je ne l’ai jamais changé, car il correspond à la période où je suis vraiment entrée dans la culture Hip Hop, j’ai donc une sorte d’affection pour lui.

– As-tu gardé les photos de tes 1ers graffs ?

Oui je les ai quasiment toutes… j’ai même le 1er! Le moche que j’ai fait dans le skate parc !

– Ton domaine de prédilection, les supports que tu préfères ?

Je suis plus terrain, car j’aime la tranquillité, niveau support j’aime vraiment tout, mais plus c’est lisse mieux c’est. J’avoue que j’aime aussi beaucoup les frets, c’est grand, c’est lisse et ça se déplace, c’est un support parfait.

– Ton champ d’action géographique ?

Le monde! Pas de frontières…
J’adore aller peindre dans d’autres villes et d’autres pays, ça permet de rencontrer de nouvelles personnes qui te font découvrir de nouveaux spots. Et tu te rends compte que le graffiti c’est vraiment un mouvement universel, même à l’autre bout du monde tu trouveras toujours des gens qui ont la même passion que toi et, même si la culture et la langue sont différentes, on a souvent les mêmes références et on peut toujours se comprendre au travers ce langage commun.

– Quels pays as-tu visités, ceux qui t’ont marquée le plus ?

Italie, Espagne, Allemagne, Belgique, Etats-Unis, Maroc, Tunisie, Canada, Cuba, Portugal, Turquie, Angleterre, Pays-bas … Il n’y a pas un pays qui m’a marquée plus que les autree. Chaque pays a du bon et du moins bon, mais franchement en Europe on est pas mal lotis, on n’a vraiment pas à rougir de notre niveau ! J’aimerais aussi bien faire un tour en Amérique Latine parce que le style a l’air d’y être bien différent du nôtre et bien fou aussi…

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

Oui et même plus généralement à toute l’histoire du Hip Hop, ça me paraît indissociable, même si chaque élément de cette culture à son propre chemin… Quand suis tombée amoureuse du graffiti je suis aussi tombée amoureuse de toute la culture qui gravite autour, d’ailleurs je voulais toucher à toutes les disciplines car pour moi c’était un tout. J’ai donc cherché à m’informer sur toutes les branches de cette culture. C’était le début d’internet donc j’ai trouvé mes premières infos grâce à ça (j’avais pas l’adsl à l’époque donc pour charger une page ou une photo il fallait 5 minutes), puis j’ai farfouillé dans toutes les librairies et les bibliothèques de ma ville à la recherche de la moindre info, du moindre article, du moindre magazine… J’étais à fond, plus que maintenant… aujourd’hui il y a trop de monde, trop de gens qui déchirent, ça va trop vite je ne suis plus vraiment à la page…

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

Je peux être carriériste mais pas en continu. Il y a des périodes où je peins plus ou moins régulièrement, mais depuis que j’ai commencé à devenir active dans ce domaine je pense que je n’ai jamais passé plus de 2 ou 3 mois sans peindre. Faut dire que je ne fais quasiment plus que du terrain, c’est donc, je pense, plus facile de rester active sur la durée.

graffeuse-wuna-toulouse-20141 Toulouse / 2014

– Avec qui as-tu bougé dans ta carrière ? Les rencontres qui t’ont marquées…

Mes premières rencontres dans le graffiti c’était avec les gars du FPC, c’est avec eux que j’ai fait mes premières armes. C’est aussi comme ça que j’ai rencontré Apashe avec qui j’ai énormément bougé et peint en France et à l’étranger, ce qui a indéniablement influencé mon parcours.
En m’installant à Toulouse j’ai rencontré Riwa, Miss Hope et Forma avec qui j’ai monté le Sistaz GraffiX Crew, créer un crew de fille c’était mon rêve depuis mes débuts. Avec Riwa on allait souvent peindre en sortant de la fac, c’était une super époque. Puis j’ai rencontré tous les gars du NTC crew qu’on a fondé en 2010 pour se marrer et qui dure encore aujourd’hui, j’espère que ça continuera encore longtemps. C’est avec eux que j’ai tapé mes plus gros délires, et fait mes plus grosses fresques (et mes plus gros apéros).
Puis ma rencontre avec l’équipe des CMK de Chicago lors du Meeting of Styles a été aussi un moment marquant pour moi.
Mais franchement, quasiment toutes mes rencontres m’ont marquées, j’ai rencontré plein de gens cools (et quelques connards aussi) que je n’oublierai pas.

– Comment définis-tu ton style ? Qui/quoi t’inspire, t’a inspirée ?

J’avais pas vraiment l’impression d’avoir un style jusqu’à il n’y a pas longtemps. Là je commence petit à petit à trouver ce que j’aime et le style que je veux développer.
J’aime le wild avec du flow, les throw up et les ptits persos 2D, avec une attitude B-boy / B-girl.
J’ai commencé le graffiti en faisant des persos mais je me suis rapidement mise à la lettre, car pour moi c’est vraiment essentiel, c’est la base. Je voulais être la plus complète possible, ne pas me contenter d’être encore une meuf qui ne dessine que des meufs (même si je trouve ça très bien les filles qui font ça). Avant je kiffais faire des persos réalistes, mais je m’en suis un peu lassée, déjà j’avais pas du tout de prédilection pour ça… puis y a des mecs qui sortent d’écoles d’art et qui feront toujours mieux de toute façon. Je préfère créer mes petits persos en 2D ou en semi-réaliste plutôt que de faire de la reproduction qui laisse moins de liberté.
Côté inspiration on peut dire que ma danse (le breakdance) et la culture Hip Hop influencent énormément mon style…
La calligraphie arabe est aussi quelque chose qui m’inspire beaucoup, j’aime le flow et la spiritualité qui se dégage des lettres même si je n’y comprends absolument rien.
Les voyages et les autres cultures sont aussi une source inépuisable d’inspiration. J’aime faire des recherches, voir ce qui se fait dans d’autres communautés, d’autres cultures… (Mais les cultures amérindiennes sont celles qui m’intéressent le plus).

graffeuse-wuna-montreal-2013 Montréal / 2013
graffeuse-wuna-ottawa-2014 Ottawa / 2014

– As-tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

Mes deux couleurs de prédilection sont le gris et le bleu turquoise, c’est simple et efficace, et avec le temps c’est un peu devenu mon code couleur. Mais je ne me cantonne pas seulement à ça, j’aime toutes les couleurs et j’aime varier.
Puis mes thèmes récurrents sont ceux qui tournent autour de la culture Hip Hop. Ce n’est pas du tout original je sais, mais c’est ce que j’aime et c’est ce qui me parle. Bon ça ne veut pas dire que je ne peux pas m’adapter a un autre thème, c’est quand même important de s’ouvrir un peu de temps en temps .

– Comment vois-tu le graffiti dans son essence même ? (l’acte de graffer/taguer, le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société….)

Je ne me suis jamais trop posé la question, pour moi c’est juste un gros kiff, quelque chose de naturel. Je ne fais pas ça pour faire passer un message ou pour que ça plaise aux gens. Si ça peut brûler des rétines et faire kiffer tant mieux, mais sinon c’est pas grave, je cherche juste à passer du bon temps et faire ce que j’aime. Je me fiche totalement que le graffiti soit considéré comme un art ou qu’il soit accepté par la société, si il l’est c’est bien, si il ne l’est pas ça ne changera rien pour moi. Ce que pensent les autres j’en ai jamais rien eu à foutre et c’est pas ça qui m’empêchera de peindre.
Le graff devient un business et je trouve ça un peu désolant, mais en même temps c’est une juste évolution, et si ça peut permettre à certains graffeurs de manger et de faire un travail qui leur plaît tant mieux. Personnellement je n’aime pas les contraintes, ça peut m’arriver de faire des commandes payées, mais je n’accepte que celles qui m’intéressent vraiment, celles où je vais pouvoir faire un peu ce que je veux … Parce que si c’est pour se faire chier a peindre un truc qui nous plait pas je vois pas du tout l’intérêt. Puis déjà, à partir du moment où c’est une commande je ne vois plus ça comme du graffiti, ça devient juste de la peinture, c’est comme faire une toile quoi, c’est cool je dis pas le contraire, mais c’est une démarche différente du graff. Le plaisir n’est pas le même.

– Tu as une vision très positive du graffiti, tu parles de langage universel, de valeurs, de se faire plaisir. Les filles que j’ai interviewées précédemment considèrent cette discipline comme un refus de la normalité, un certain anticonformisme…

Je ne pense pas que ce soit contradictoire, même beaucoup de graffeuses considèrent le graff comme un refus de la normalité elles y trouvent du plaisir, enfin j’espère parce que sinon je vois pas l’intérêt de continuer… Après pour tout te dire ce refus de la normalité et cette idée d’anticonformisme sont également des choses qui m’ont attirée vers le graffiti, je n’aurais peut être pas commencé à peindre si le graff était une activité pratiquée par tout le monde… sauf qu’aujourd’hui force est de constater que même si ça reste une pratique un peu marginale elle ne l’est plus totalement… Tu vas dans n’importe quelle région de France il y a des graffeurs, et à l’autre bout de l’Atlantique aussi. Les graffeurs sont de plus en plus nombreux que ce soit dans l’aspect légal ou vandale, et le graff est tellement plus médiatisé que j’ai pas l’impression que c’est toujours aussi anticonformiste que ça l’a été…

Par contre même si je parle de langage universel je ne crois pas vraiment aux « valeurs universelles » dans le sens où je pense qu’il y a autant de valeurs et de visions du graff qu’il y a de graffeurs… et ma vision n’est pas idyllique non plus, loin de là… Il y a pleins de d’aspects qui me saoulent notamment dans la communauté (par exemple les concours de couilles, les problèmes d’égo, ceux qui se la racontent trop et qui s’inventent des vies alors qu’ils ne font rien, les starlettes…) mais j’essaye de ne pas perdre mon temps avec ça, je préfère me focaliser sur les aspects du graff et surtout les gens qui me plaisent, c’est peut être pour ça que ma vision est plutôt positive…

Montru00E9al cupcake Montréal / 2014
graffeuse-wuna-montreal-2014-2 Montréal / 2014

– Le graff ou tag dont tu es la plus fière ?

Pas encore fait, mais ça viendra…

– Certaines graffeuses t’intéressent ? (tous pays, supports confondus)

J’ai envie de répondre que c’est avant tout le travail de la personne qui m’intéresse et pas son genre, mais honnêtement quand je vois une meuf qui déchire ça me fait encore plus kiffer que quand c’est un mec. Je ne sais pas si c’est par fraternité ou simplement parce-que ça me motive, mais ça me fait toujours plaisir de voir des filles qui sont en place dans des milieux majoritairement masculins (que ce soit dans le graffiti ou ailleurs). Parce-que je sais que ce n’est pas toujours évident, que ça demande beaucoup de travail et un dépassement de soi constant pour faire toujours mieux, et qu’il faut souvent tracer son chemin à coup de sabre pour faire sa place et avoir un minimum de respect. C’est encourageant de voir des graffeuses qui ne se contentent pas de se dire « je suis une fille alors je peux faire un graff pourri et poser à moitié à poil devant pour que les gens kiffent », mais qui travaillent fort pour faire aussi bien ou mieux que les hommes, sans se laisser atteindre ni décourager par les rageux de services.

Pour les graffeuses qui m’intéressent le plus, il y a d’abord toutes mes amies, toutes celles avec qui j’ai pu peindre et échanger, avec qui je suis encore en contact ou non… Sinon j’aime beaucoup les styles de Rosy One, Faith47, Lylea, Tyles (ses phrases sur les frets m’ont mis une grosse claque !) pour n’en citer que quelques-unes. J’adore aussi voir les graffs vandales de mes congénères qui ont eu les tripes d’aller se poser là où beaucoup auraient passé leurs chemin. Et puis toute la nouvelle génération des filles en Égypte ou en Afghanistan comme Shamsia Hassani ou Malina (qui a dû quitter son pays pour échapper à la pression familiale car elle faisait du graffiti…c’est là que tu te dis qu’on n’a pas toutes les mêmes réalités)… Ces filles prennent des risques énormes pour peindre dans des pays où la liberté d’expression est aux antipodes de la nôtre. Ça remet toujours un peu en place quand tu vois que nous, en Europe, on fait les malins parce-qu’on est fier de taper un gros wall ou un train, alors qu’au fond, les risques qu’on prend et leurs conséquences sont bien ridicules à côté de ceux que prennent ces filles-là.

– Des regrets ?

Non, je ne crois pas, et puis pas le temps pour ça.

– Des mauvaises expériences ?

J’ai eu des expériences pas très agréables, des interpellations musclées par des flics qui jouent les cowboys pour se donner l’impression qu’ils ont des grosses couilles, mais bon ça fait partie du jeu, ça ne m’a jamais découragée. Par miracle cela n’a jamais fini en garde à vue.

– Puisqu’on parle principalement d’une discipline illégale, le vol est-il une pratique que tu connais, ou pas ?

Non, je ne suis pas super à l’aise avec ça. Pour peindre gratos je préfère me débrouiller pour me faire inviter à des événements ou sur des plans où je peux récupérer des sprays gratuites. Ça devient de plus en plus rare que je paye mes bombes, et j’espère que ça va continuer comme ça…

– As-tu d’autres occupations, intérêts, auxquels tu consacres du temps régulièrement ?

La danse, et notamment le breakdance qui est ma seconde passion, je m’y suis remise il y a deux ans après des années d’arrêt… Puis les voyages, dès que je le peux je bouge à l’étranger, découvrir de nouveaux coins, de nouveaux potes et de nouveaux spots.

– Tu peins toujours ? Si non, comment se passe ta vie sans le graffiti ?

Je peins toujours. Même si mon rythme a un peu ralenti depuis que je vis à Montréal. L’hiver très rude et les aléas de la vie y sont pour beaucoup. Mais c’est juste un ralentissement passager… ça n’empêche que dès que j’en ai l’occase je prends les sprays et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Je suis loin d’être blasée, puis j’ai encore beaucoup de chemin à faire.

– Tu dessines beaucoup ? As-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins ?

Je dessine mais pas régulièrement du tout, d’ailleurs il faudrait vraiment que je m’y remette…. Il n’y a pas de secret, y a qu’en grattant qu’on progresse…
Je n’ai pas forcément besoin d’un dessin sous les yeux quand je peins, mais j’avoue qu’avec un sketch les résultats sont toujours mieux. En général quand j’improvise je suis toujours un peu déçue du final, donc j’essaye de plus en plus de sketcher un petit truc avant de peindre.

graffeuse-wuna-montreal-2014-3 Montréal / 2014
graffeuse-wuna-nantes-2012 Nantes / 2012
graffeuse-wuna-montreal-2014 Montréal / 2014

– Ton top 5 en chansons ?

– Neva Faded / Lords Of the Underground
– Feather / Nujabes
– Just the two of us / Bill Withers + Grover Washington Jr
– Bugging out / A tribe called quest:
– I told ya / East

– Une pièce que tu as vue et qui t’a marquée (en vrai ou en photo)

Pfffiouu plein… Comme je l’ai dit plus haut, les pièces de la Trueskool que j’ai découvert dans les rues de Toulouse en 2001 m’ont profondément marquées. Et aujourd’hui, avec internet je me prends des impacts visuels chaque jour quand j’allume mon pc, le problème c’est qu’on peut y voir tellement de prods stylées qu’on les oublie rapidement et puis ça n’a pas l’impact d’une vraie pièce grandeur nature.

– Tu suis l’actualité, l’évolution du graffiti dans ta ville, ou même en France ?

Oui, mais pas vraiment de manière assidue… Je m’intéresse surtout à ce que font mes potes, les gens que je connais… le reste je le suis mais avec plus ou moins d’intérêt et de régularité.

– Des graffeurs, graffeuses actuel(le)s que tu as retenus ?

Pleins ! Miedo, Hombre, Mone 78, Serval, Wilow, Sly2, Skore79, Spen 1, El seed…

Interview # LADY K

Souvent médiatisée, un nom féminin qu’on retient, Lady K ne manque pas d’activité dans le domaine et est considérée comme une artiste à part entière.

– nom : Lady K
– crews : 156, V13, ED, HLM, CCH, MTM, BLK, TRS, MKC, etc…
– âge : 36
– ville : 93

– Je me souviens, quand je t ai rencontrée vers 2002, que tu taguais partout, tout le temps, devant les gens (d’ailleurs on se faisait engueuler une fois sur deux).
C’est ta manière de faire, tu es impulsive ? A l’époque pour moi il fallait rester dans l’ombre (et encore maintenant), j’étais un peu choquée.
C’est important, la provocation ?

Ahah ! non tu abuses c’était rare qu’on se fasse gronder !!!
Oui, c’était une provocation artistique qui répondait à une logique de performance. Dans la vie de tous les jours, je ne suis pas comme ça, je me suis modelée à cet univers qu’est le cercle du tag, avec ses codes, pour les impératifs artistiques.
Je ne pensais qu’à peindre à l’époque, j’étais dans une logique de sur-production ! Je voulais en faire tout le temps ! La nuit, le jour, quand je dors !! (non je plaisante, mais même dans mes rêves des fois je peins), si je n’en faisais pas il fallait que je fasse quelque chose en rapport : trouver des bombes, des feutres, du papier, des photos…
Je me souviens avoir entraîné Marco Trey-Lacoste, photographe, sur le quai de la 7 en pleine heure de pointe, à Châtelet, et j’ai gravé les plastiques de tous les métros pendant une heure….
Il a aussi une photo de moi où je tague en rose avec ma perruque rose a coté d’une voiture avec des policiers qui n’ont rien remarqué…
Mais même en abusant on reste dans l’anonymat, ils sont finalement rares les gens qui font attention, surtout en pleine journée, le soir ils sont plus en alerte, ça leur semble plus louche j’ai l’impression, ou alors ils ont d’autres trucs à faire que de s’intéresser aux taggeurs, alors que le soir ils ont peut-être plus de temps pour jouer les justiciers de la surface lisse !

– J’ai un vague souvenir de 2/3 tunnels de métro à toi, tu n’es pas trop ambiance souterraine ?
T’aimes pas marcher sur les cailloux ?

Ahah, tu m’as tuée!!!
Concours de circonstances, je me suis brûlé la main sur les rails, pourtant quand je me suis promenée à côté de l’hôpital (quand je suis restée une semaine à l’hôpital car j’avais la main brûlée), avec un ami, j’ai fait un saut de rails sur la ligne qui passait a Suresnes. La première chose que j’ai faite, en sortant de cet hôpital, c’est également de sauter sur les rails, je sais plus sur quelle ligne de métro…
J’ai été arrêtée deux fois en deux jours se succédant, pour des métros.
On a également eu 100 000 francs à 5 sur un tronçon de tunnel.
J’ai failli être crassée par un RER sur la B vers stade de France, j’avais des écouteurs, j’étais seule, je ne l’ai pas entendu arriver, je prenais du recul sur les rails, il m’a vue, il a klaxonné, je me suis écartée.
J’ai pas fréquenté intensivement des gens qui y allaient.
J’ai été toute seule faire des trains, ou sur les voies, et aussi avec du monde. Je me souviens avoir fait le tronçon Charles de Gaulle / Opéra toute seule, le RER klaxonnait…C’était pas drôle, la portion de tunnel est très longue. J’avais fini par restaurer les tags de Fizz, leur redonner une brillance chrome, suivant parfaitement ses lignes, plutôt que de continuer à poser mon pseudo, tellement j’en avais assez de ce tunnel interminable !
Un autre jour en passant près d’un dépôt le chien du maitre-chien est venu me voir, il s’est arrêté et m’a regardée : longtemps j’ai cru que c’était un chien qui se ball-adait, c’est après que je me suis dit que c’était le chien d’un maitre-chien… (j étais jeune!)
Une autre fois un type a voulu venir tagger avec moi, quand j’ai fait un truc sur la gare d’une station de la B (il m’avait grillée, mais je lui ai dit que je préférais y aller seule, la réponse a semblé lui convenir), et une autre fois on se fait cavale, je me retrouve donc seule sur les voies, je m’ennuie, je marche et comme une idiote, pour m’amuser, passer le temps, je marche avec ma camera, je filme, je me fais une ambiance façon Blair Witch, j’ai réussi à me faire peur toute seule !
J’allais souvent tagger seule. Donc c’était plus simple pour moi de privilégier le maillage des rues de l’espace urbain.
Sinon pour en revenir aux cailloux, je les prenais sur les voie de la B quand je prenais le train, pour graver les vitres, quand j’oubliais ma fraise…

graffeuse-lady-k-Clichy-2005 Clichy / 2005
graffeuse-lady-k-RERA-2004 Rer A / 2004
graffeuse-lady-k-Paris-2007 Paris / 2007 / Maison de Gainsbourg

– Et dans tout ça tu as le temps pour penser à d’autres choses ?

La seule autre chose à laquelle je pensais à part la peinture…la peinture, quand je peins, le temps, l’espace n’existe plus. Puis il y a ces cinq ans de procédures juridiques qui m’asphyxient, j’aime avoir l’esprit libre quand je peins, ne pas être stressée, et peindre parallèlement me détend. J’ai toujours évité les soucis, afin d’avoir l’esprit libre de contrariétés, pour peindre. Et il y a Louis-Victor mon souffle d’oxygène, mon grand amour tendre de toute une vie.

– Je vais peut-être dire un truc qui ne te plaira pas, mais à un moment (je dirais vers ton milieu de carrière) j’avais remarqué une chose, autant tu étais capable de peindre d’une manière très poussée, et le résultat était magnifique, autant des fois je trouvais tes compos bancales et fades…Ce contraste m’étonnait toujours…Est-ce que tu t’en rendais compte ? Tu hésitais encore sur certains aspects graphiques de tes lettres ?

Trop gentil merci, pour le magnifique.
Oui clairement je fais des expériences picturales, j’aime chercher des esthétiques, des plastiques, faire coïncider le sens avec la forme, je n’ai pas envie de rester cloisonnée dans une forme particulière. J’aime explorer de nouvelles choses, revenir sur les anciennes… Et c’est comme les gâteaux, des fois c’est réussi et des fois c’est cramé!

– Comment s’est passée l’entrée chez les 156 ? Ça a été une consécration pour toi ?

Oui, c’est Psy qui recrute, il m’avait dit que j’en posais pas assez à l’époque. Comme j’aimais peindre dehors la journée, la nuit, je me posais pour faire une collections de block 156 en couleurs.

– Comment as-tu découvert le graffiti?

Sur les murs de mon école, l’autorisation de mon père de gribouiller sur le papier peint car on va le changer, au collège, sur les murs de ma ville, sur les pochettes d’albums et aussi je me souviens d’une pub à la télé avec un graff, des t-shirts aussi avec des lettrages pas forcément équilibrés, mais le déséquilibre peut être un parti pris ?

– La 1ère bombe ou le 1er marqueur que tu as tenu en main, ton 1er tag / graff, tu t’en souviens ? Dans quelle ville et sur quel support ?

Dans ma ville sur la voiture de mon conseiller d’éducation avec une copine de classe, en cinquième.

– Comment as-tu choisi ton / tes nom(s) ?

C’était un palindrome en fait, je sais que c’en était un mais je ne me souviens pas du nom exact, le premier dont je me souviens, parce-que j’ai beaucoup cherché, et changé jusqu’à ce que l’on me dise de garder Lady K, j’étais pas sensée garder ça, c’était un délire d’une nuit, et avant ça j’en avais eu d’autres des tags…

– Quand as-tu commencé, comment et pourquoi ? dans quel état d’esprit

Sur papier, pour pas faire comme il fallait en classe….
En cinquième , je crois que j’ai été choquée réellement par les tanks sur l’autoroute de Belgrade qui allaient au Kosovo.
J’ai probablement refusé toute ces conventions scolaires qui sont destinées à nous apprendre comment devenir de parfaits petits objets de ce système économique et social instauré par des banquiers et autres magnats des affaires qui se cachent derrière des sociétés anonymes, des conventions scolaires aux conventions sociales qui ne sont là que pour servir un système économique.
J’ai commencé par écrire que je détestais mon conseiller d’éducation, puis j’ai cessé d’aller en cours progressivement, finalement, ma seconde je l’ai faite en boite de nuit, et chez moi à peindre et lire, je peignais en m’inspirant de toutes sortes de courants modernes principalement, j’ai donc testé beaucoup de courants du XXème (dada, impressionnisme, cubisme, futurisme, surréalisme, tout ce qui pouvait se finir en « isme » de toute façon)
J’ai essayé le tag, le pochoir, les phrases surréalistes, le ready-made, et les logotypes…
Vers 97 j’ai fait plus de tags, et vers 98 que du tag finalement.
La facilité du dialogue entre le spectateur et l’auteur avec le tag est bien plus facile, on ne passe pas par une expo pour que la production soit vue et donc que l’œuvre se réalise pleinement. Parce qu’une production qui n est pas regardée n’est pas entière, on communique par des moyens plastiques, c’est un dialogue que le tag ouvre avec son spectateur, il est assez intéressant, car il porte plein de facettes. Ça fait 20 ans que je pense à lui, et encore maintenant je lui trouve de nouveaux aspects, c’est un sujet inépuisable, controversé, vaste, nouveau.

graffeuse-lady-k-Bonneuil-2006 Bonneuil / 2006
graffeuse-lady-k-Yank-Montreuil-2014 Montreuil / 2014 feat. Yank

– Que cherchais tu a faire dans ce mode d’expression ? tu le vois toujours de la même manière ?

J’ai commencé par refus des conventions sociales, parce que j’étais une fille, et je voulais faire des activités plutôt destinées aux garçons, alors que je n’étais pas du tout garçon manqué dans mon enfance. J’avais des jolies robes à fleurs, et ne supportais pas les pantalons ! J’ai voulu me réapproprier un espace urbain, y avoir une place pérenne, communiquer le message secret et obscur, qu’est l’art du tag. On peut l’interpréter comme une fidèle peinture du monde reprenant les codifications des sociétés anonymes, pseudonymes, coalition en crews, anonymat, acronyme, investissement dans l’espace urbain…! Comme on peut y voir que la signature est devenue l’œuvre, une performance qui met le corps en mouvement, qui le met en danger aussi, l’expose, il y a quelque chose de vivant dans le graff, le tag. Une envie de dépasser ces conventions, d’aller au delà, pour les sortir d’elles-même.

L’urbanisme s’est agencé de façon a avoir des îlots destinés aux habitations, d’autres aux activités et d’autres aux loisirs. Ces îlots on multiplié les moyens de transports au prorata de l’extension urbaine. Tagger, graffer, c’est mettre en abîme le paysage sur le paysage, que de soit de façon figurative comme un paysage ou abstraite comme un tag.
On peut dire que les impressionnistes sont sortis de leur atelier pour peindre le paysage et les pressionistes sont sortis de ces ateliers pour peindre le paysage sur le paysage, transformant l’espace urbain en atelier à leur tour. Les impressionnistes ont marqué le début de l’art moderne, on peut dire que les peintres étant sortis pour peindre le paysage sur lui-même marque la période d’urbanisme, après la période moderne et contemporaine.
L’art dans les rues a toujours existé, et plus il y a de rues, plus on y trouve de l’art. Le tag, l’art urbain en général, est le reflet d’une ère de plus en plus urbanisée, avec son propre modèle économique, démographique, sociétal, culturel.
Quand on dit art urbain, ça englobe beaucoup de choses, le pochoir, collage, mosaïque, pressionisme (qui engloberait la pratique de la bombe sur toile, faite par des gens faisant des tags et graffs que l’on retrouve dehors). Il y a le graffiti, pour moi, c’est l’inscription que n’importe qui peut faire, sur une table d’école, dans certains lieux publics. Et le graff qui est vraiment le pseudonyme rendu massif avec des intérieurs, des contours, la fresque avec ses décors et personnages venant enrichir le graff. Le tag qui est un pseudo, signe stylisé en calligraphie urbaine, avec de nouveaux styles de lettres qui sont nés dans la rue. Le muralisme, par exemple, qui répond à une logique de commande, on peut considérer une œuvre comme étant muraliste, avec une esthétique graff ou tag, fait par un artiste dont la majorité de son travail est du tag par exemple. Il y a beaucoup de passerelles, que l’on emprunte dans le vaste univers de l’art urbain.
On a besoin de catégoriser les choses pour s’y retrouver plus facilement.

Il y a plein de transversalités, on est dans une période où le réseau, qu’il soit du domaine urbain, de l’information, de la communication, est exponentiel, les moyens technologiques nous permettent de communiquer avec n’importe qui dans le monde, comme de savoir ce qu’il s’y passe. On est dans le domaine de l’échange, du partage.

– Ton domaine de prédilection, les supports que tu préfères ?

J’ai tout aimé, si je m écoutais je dirais les voitures ! j’ai dû préférer les supports dans la ville, pour leur visibilité, et que si possible la place puisse être très grande.

graffeuse-lady-k-Montreuil-2014 Montreuil / 2014
graffeuse-lady-k-Aubervilliers-2014 Aubervilliers / 2014 feat. Louis-Victor

– Ton champ d’action géographique ?

Mon quartier et ce qui se trouvait sur ma ligne principalement jusqu’à Châtelet, voire St Michel, après il y a plus rien à faire ! Non je plaisante, ce coin du Nord-Est Parisien je dirais.
Je me promène aussi ailleurs…

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

J’ai eu ma période histoire du graffiti, les livres étaient peu nombreux, « Du tag au tag » ou « Paris Tonkar », quelques magazines, « Spraycan Art » et « Subway Art » étaient écrits en anglais (et comme je dessinais ou étais dehors plus que dans l’école, on comprendra que des choses échappent a ma compréhension, tel que l’anglais…)

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

J’aime faire ça, et je n’aime pas faire autre chose, j’aime quand les gens aiment ce que je fais, ça me fait plaisir de leur faire plaisir, les rendre heureux avec ça ! Oui ils sont aussi malheureux quand ils se réveillent avec un tag sur un truc à eux… mea culpa… mais on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs… Je ne parlerais pas de carriérisme mais de passion.

– Comment définis tu ton style, quelles sont tes inspirations ?

Calligraphie anglaise la plupart du temps. Style funky, ou pas… Mes pensées sont mes inspirations que je retranscris plastiquement. Les thèmes sont variables, je m’intéresse à beaucoup de disciplines, ça va de l’économie à la psychanalyse, en passant par la mécanique quantique et biochimique.

– As tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

Si je devais avoir un sujet récurrent ce serait les fleurs, mais j’ai pas envie d’avoir de thème récurrent, je ne crois pas avoir non plus d’associations de
couleurs préférées, car j’aime bien explorer des tas d’associations de couleurs, et je ne souhaite pas me limiter à des associations déjà testées… des fois ça fonctionne
des fois non… j’aime l’exploration plastique et esthétique.

graffeuse-lady-k-Marseille-2013 Marseille /2013
graffeuse-lady-k-Paris-2014 Paris / 2014

– Comment vois tu le graffiti dans son essence même ? l’acte de graffer/tagger le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société, etc ?

Pour moi c’est de l’art, tout est art, matière à réflexion… qu’est-ce que l’art dans sa définition ? c’est vaste et subjectif selon les cultures…
Le graffiti dans sa définition englobe l’acte d’inscrire une trace là où ce n’est pas prévu, ça englobe beaucoup de pratiques, d’esthétiques, de plastiques différentes, tout comme l’art urbain. Un mur légal, même avec une esthétique graff, peut-il encore être considéré comme du graffiti, si l’emplacement lui est dévolu ? Ce sont des pratiques nouvelles dans l’histoire, et il leur manque des mots avec des définitions.
Si l’on catégorise mieux les pratiques ( pochoirs, collages, graffs…), contextes (légal ou pas, quel type de support), les esthétiques ( wild, block, abstrait…) on pourrait s’y retrouver plus facilement pour dégager des nuances dans les interprétations, on ne pense pas de la même façon sur une œuvre murale (une commande) à l’esthétique graff que sur un train, puisque le contexte n’est pas le même, et fait partie intégrante de l’acte de graffer.
Le tag, graff a un vaste champs interprétatif, le contexte du support, les variables de ces supports, la pluralité d’artistes s’en servant comme médium, on a pas fini de tourner autour de lui, que ce soit sur un point de vue sociologique, historique, artistique….
L’acte de tagger reprend le concept du pseudo, de la signature, c’est l’art de signer sous une fausse identité, de transgresser le code civil. Cela a ses propres canons esthétiques, règles académiques. Longtemps peu de gens on associé l’art au tag, la majorité ne voulait pas lui octroyer cette noblesse d’être une transcription plastique d’une idée.
Je dirais que l’on enfreint le code civil avec art !
Pour en revenir au tag, c’est l’urbanisme, qui a crée le tag. Les investissements immobiliers, les spéculations, les industries, les banquiers ont crée cet urbanisme. Le tag peut ressembler au ready-made qui authentifie chaque support comme étant une oeuvre d’art, comme il peut se servir de ces supports comme vecteur antagoniste au marketing, comme il peut finir par rendre la simple signature oeuvre d’art, puisqu’un Picasso sans sa signature ne vaut rien… qu’est-ce qui est art au final, l’oeuvre ou l’auteur?
Les tags dans leur anonymat ressemblent à ces actionnaires anonymes, la société fabrique son art. Le tag comme l’art en général communique, dépeint une société, en se posant directement sur sa matière… il s’inscrit dans cet héritage culturel, cet environnement social et économique…il peut aussi être ce refus des lois, c’est Napoléon qui a unifié la législation en France, et l’a fait codifier par Portalis et ses potes. C’est aussi Napoléon qui a légalisé le fait que des gens autres que l’Etat puissent fabriquer de la monnaie, et Napoléon était aussi actionnaire d’une banque. Taguer c’est enfreindre une loi, une loi héritée de la codification juridique de Napoléon.
A chaque fait marquant de l’histoire, nommé « Révolution », il s’avère que le système politique a été modifié pour favoriser l’essor du capitalisme, qui nous offre cet urbanisme actuel. Cela à aussi donné la possibilité aussi à chacun de pouvoir accéder à des fonctions qui était autrefois réservé à une caste aristocratique, chose que l’on toujours faire aujourd’hui ceci dit, sans titre.

Est-ce que le tag n’est que le reflet artistique, intuitif, d’un monde régi par des actionnaires anonymes ?

– Une préférence pour quel type de mission?

Je fonds littéralement pour un plan dans la ville ! Et j’espère en secret des murs tous blancs avec des True Colorz.

– Le graff ou tag dont tu es la plus fière ?

Avec Sista et Zoom, on a fait un truc qui est passé dans les fait divers du Parisien…

– Certaines graffeuses t’intéressent ? (tous pays, supports confondus)

Oui évidemment, parce-que ce sont des filles, ou bien simplement des êtres humains qui peignent, sans qu’une distinction s’opère sur des critères physiques… Forcement Lady Pink parce-que parmi les premières, Liza et son style de fou, Jolee pour ses tunnels, Darcy, Fancy, Kensa, Sista, Else, en fait j’aime bien savoir qu’il y a des filles qui peignent, aussi Lenny, Redly, Shai, Veka, etc…. Mon chef d’atelier aux Beaux-Arts, Jacky Chriqui, m’a dit un jour ce que c’était que l’on puisse en tant que femme, vouloir faire des choses réservées aux hommes. C’est une façon de revendiquer nos droits, d’être respectées et considérées en tant qu’être humain, et non pas des « sous-hommes ». Les Beaux-Arts par exemple ont été ouverts aux femmes seulement aux alentours de 1950.

graffeuse-lady-k-bodypainting-2014 Modèle : Sarah / 2014

– Des regrets?

Aucun, je peins pour les oublier, après avec des si, on pourrait graffer le Concorde, un Boeing, un paquebot, la Tour Eiffel…

– Des mauvaises expériences?

Aucune en vrai, on relativise avec le temps…

– Puisque l’on parle d une discipline illégale, le vol est-il une pratique que tu connais ?

De la peinture, j’en achetais et j’en volais, l’acquisition faisant partie du concept. C’était pour donner l’occasion aux gens de pouvoir faire de l’art, même sans financement. Faire de l’art est onéreux, et ce coût limitait la catégorie sociale qui pouvait avoir accès à des pratiques picturales, quand on voit le prix des toiles, des pigments… Le tag offrait la gratuité du support, ainsi que des couleurs. On peut aussi y voir le reflet d’une logique économique où l’industrie prend ce qui sort de la terre, pour le revendre, on reste dans un fidèle portrait économique et social du monde, ou l’on prélève les bombes, comme les industries prélèvent les richesses terrestres pour les revendre avec des société acronymes et anonymes, comme on se sert des bombes pour pratiquer l’art du pseudonyme !

– As tu d’autres occupations, intérêts, auxquels tu consacres du temps également?

Voir LV grandir, aller au jardin des plantes, kart, poney, cité des sciences, Disneyland, parc… Lire, cuisiner, penser, écrire…

– Tu peins toujours? si non, comment se passe ta vie sans graffiti?

Sans graffiti elle est aussi vide de sens que possible, peindre et accessoirement respirer les vapeurs des sprays me rend heureuse.

– Expériences de garde à vue ?

Des tas puisque je n’attendais pas qu’il n’y ait personne, premier jour du plan vigipirate je descends de la voiture je crois pour tagguer, j’ai pas vu le car de CRS qui lui m’a vue..
En une vingtaine de gardes à vue, avec Sarko et la loi pour les récidivistes, voir mes potes partir avant moi de la GAV (bon j’avais tout pris pour moi, puisque de toute façon c’était mon idée) et me retrouver après je sais plus combien de temps déférée toute seule…
Dormir dans une cellule toute petite avec trois autres filles, à Lille, il n’y a qu’à Lille qu’on voit ça, sinon je suis seule en général, celles de Marseille sont bien fraîches !
Sinon attachée au radiateur parce qu’il n’y a pas de cellule vide pour moi…!!!
Sortir de GAV (pour le tunnel avec Foks, Cok, Zorck, Reper) et graver la vitre d’un véhicule de police…

– Tu dessines beaucoup? As-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins?

J’aime diffuser de la musique en boucle pour rester concentrée sur le dessin, et j’aime aussi le silence pour dessiner. Des fois c’est réussi des fois c’est raté, c’est aléatoire, ça peut pas être bien tout le temps.
J’aime aussi écouter un film, quand je peins chez moi, ça me donne l’impression de ne pas être seule !
Ça dépend de ce que je fais, pour le modèle, si je veux explorer quelque chose que je ne maîtrise pas, je peux me servir de mon dessin pour lui donner des variantes sur un autre dessin, ou sur un mur pour tester de nouvelles lettres. J’aime la spontanéité, ne pas avoir de croquis, c’est possible que quand on maîtrise le sujet.

– Une pièce que tu as vue et qui t’a marquée (en vrai ou en photo)…

Il y en a beaucoup, je dirais, la canette de 8°6 de Noé et Alex, le petit qui donne un coup de pied à la mort de Mode2, la jeune fille à la fenêtre de Lady Pink, les pièces de Futura que j’adore, le minimalisme de Dondi, les persos de Miss Van, les lettres de Bando, les punitions d’Azyle… Des tas, elle sont souvent super connues de toute façon…

– Ton top 5 musical ? (transformé en top 6)

Breakfool / Rah Digga
Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? / NTM
End of dayz / Vinnie Paz
I shot the sherif / Bob Marley
L’ouverture du lac des cygnes / Tchaïkovski
Ancrés dans le sol / Inglourious Bastardz

– Tu suis l’actualité, l évolution du graffiti dans ta ville ou même en France ? Des graffeurs, graffeuses actuels que tu as retenus ?

Je retiens les tags du FLNC qui vient d’être dissout et ça me navre, les phrases sur les murs, celles de Swik à Stains dans le 93, celles d’ici aussi, j’adore les phrases….
il y en avait une à Stains qui avait été faite pour un film, « non à la guerre en Indochine », sur les briques rouge de nos murs stannois, elle a été effacée il y a pas longtemps, je le déplore aussi…
Je suis d’accord avec le discours de Swen sur le marché de l’art et certains artistes urbains qui n’ont rien fait ou presque dans la rue, à contrario de ceux comme Sezam par exemple qui en ont beaucoup fait. Dans « street art » il y a le mot « street » et chez certains artistes «street art» ils utilisent plus souvent la « street » pour aller chercher du pain que pour y peindre, comme dit Geb 74…
L’art urbain au final tout le monde s’y met car c’est dans l’air du temps, comme l’art moderne en son temps. C’est pas plus mal que Warhol ait caché cette forêt, car l’occulter de la scène artistique, a pu amener des gens vraiment passionnés, qui n’en faisaient pas principalement pour l’argent, mais par passion, par anti-conformisme, par révolte, par ténacité, et de créer toutes ces esthétiques à l’écart d’une préoccupation pécuniaire immédiate. Pour y créer des années plus tard cette effervescence aussi bien chez les artistes, que chez presque tout le monde à présent.