Interview # ELSE

Else est la première avec Malice a avoir accepté de répondre à mes questions. Discrète mais non moins active, sa perception du graffiti garde les pieds sur terre…

– nom : Else
– crew : FTA
– âge : 31
– ville : Val-de-Marne

– Quand et Comment as-tu découvert le graffiti ?

J’ai découvert le graffiti assez tôt, à l’adolescence, parce que forcément quand tu grandis en banlieue, c’est la période où le truc que tu kiffes faire c’est de sortir, d’aller à Paris, même sans avoir quelque chose à y faire ni un franc à y dépenser… et du coup tu découvres tout d’abord le RER, à l’époque, de magnifiques petits gris nous transportaient jusqu’à la capitale et très rapidement ton attention se porte sur les murs graffés, les sièges taggués, les rayures… Je ne saurais dire quand j’ai commencé à m’y intéresser mais je me souviens précisément que ça soulevait en moi un truc assez étrange. Pourquoi ces gens font-ils ça ? Qu’est ce que peuvent bien vouloir dire tous ces noms étranges… Ce qui m’a plu surtout c’était la part de mystère, ça me plaisait aussi que la plupart des gens dans les wagons du RER semblait s’en foutre, ils regardaient à peine par la fenêtre, ou alors, pas pour la lecture qu’offrent les murs. Au début, je m’y suis intéressée surtout pour comprendre ce truc qui ne semble pas captiver grand monde.

– Quand as-tu commencé ? Comment, pourquoi le passage à l’action ? Dans quel état d’esprit ?

J’ai commencé en 2003, en me disant pourquoi pas moi. Je voulais juste saisir ce moyen d’expression, j’avais pas encore intégré le fait que ça pouvait finir par devenir un truc addictif, presque comme une compétition, un sport collectif.

– Que cherchais-tu à faire dans ce mode d’expression ? Tu le vois toujours de la même manière ?

Je ne cherchais pas grand chose à vrai dire. C’était assez inexplicable, j’avais envie de le faire. Au début, j’imagine comme tout le monde, ce qui me plaisait c’était de m’approprier les murs de ma ville, et puis après on étend son champ d’action.
Ma vision du graff a évolué avec les années. J’y ai vu un lieu de socialisation assez spécial, avec des personnes très différentes les unes des autres, et qui pour diverses raisons se sont retrouvées à plus aimer peindre des murs qu’aller en boite. J’ai vu aussi le côté compétition du graff, avec ses bons côtés, la motivation qu’elle te donne et l’envie de te dépasser, mais aussi ses mauvais côtés, te rendant parfois inconscient, juste pour l’exploit. Et il y a aussi un côté particulièrement égocentrique dans le graffiti, qui est plus ou moins développé selon les personnes, mais qui est en fait un vrai poison. On ne fait que peindre des surfaces, on n’a pas inventé le fil à couper le beurre ni sauvé des vies, il faut savoir raison garder.

– La 1ère bombe ou le 1er marqueur que tu as tenu en main, ton 1er tag / graff, tu t’en souviens ? Dans quelle ville et sur quel support ?

Bien sûr. La première fois était un graff vandal dans une rue, réalisé par quelqu’un qui n’y connaissait rien. J’étais allée chez Génération 400ml, et j’avais acheté une noire et blanche, de la True Colors. Le projet c’était de faire un chrome, mais ce n’est qu’une fois le graff réalisé que je me suis rendue compte que ça ne ressemblait pas du tout à la couleur des chromes et que c’était vraiment une grosse galère de remplir un graff en blanc, d’autant plus quand tu t’attaques à un mur en crépis dégueu. J’y avais été seule, dans ma ville, une nuit. A l’époque, je ne connaissais personne dans le graff, mais j’avais envie d’essayer moi aussi et je ne pensais que vraiment, personne n’aurait envie de m’accompagner pour faire un truc qui paraît si stupide pour pas mal de gens. Je n’ai même pas de photo de ce graff, qui a été buffé avant que je n’y retourne. Assez décevant comme première expérience et du mieux que je m’en souvienne, il était assez moche.
Avant de réutiliser une spray, j’ai mis quelques temps. J’ai sketché et j’ai rencontré des graffeurs.

graffeuse-Else Choisy le Roi / 2005

graffeuse-Else-Jolee-Chatillon Montrouge / 2006

– Comment as-tu choisi ton / tes nom(s) ?

Mon tout premier nom, j’avais juste inversé les lettres de mon prénom, mais rapidement, j’ai conclu qu’entre la lettre A et moi, il n’y avait aucun atome crochu graphiquement parlant. J’ai donc légèrement changé ce nom pour « Else » qui me plaisait aussi bien dans l’enchainement des lettres que dans la signification. Ensuite, j’ai utilisé d’autres noms en fonction des supports, en choisissant toujours un compromis entre les lettres et le sens.

– As-tu gardé les photos de tes 1ers graffs ?

J’en ai quelques unes oui. C’est un peu comme les photos de classe, ça vaut le coup de les garder de temps en temps.

– Ton domaine de prédilection, les supports que tu préfères…

La rue est sûrement le lieu que je préfère, pour son côté imprévisible et la multitude des supports qu’elle offre. En ville, les tags et les graffs évoluent avec l’aménagement urbain, ils apparaissent, disparaissent au gré des travaux et des nouvelles constructions. Ils vivent ainsi au rythme de la ville. 
Les autoroutes ont aussi leur charme, mais plus pour l’adrénaline qu’ils apportent, tu te lances, tu peins, tu ne te préoccupes ni des klaxons ni de rien, le but est seulement de finir ta pièce.
Peindre en dépôt offre également une certaine adrénaline et il y a un vrai charme à s’y balader, à guetter, le temps se suspend, l’atmosphère y est unique et le support reste l’un des plus agréables à peindre et esthétiquement parlant, c’est pour moi le plus noble. Voir un train graffé circuler c’est un vrai bonheur, d’autant plus à certaines périodes où la politique de la SNCF et la RATP était de ne pas laisser en circulation les trains peints, les panels en circulation étaient une denrée rare, donc d’autant plus appréciés. Le jeu de piste pour retrouver ton train ou ton métro pour avoir une photo en station fait aussi partie du charme de ce genre de mission.
Et enfin, pour s’améliorer (ou tenter de s’améliorer) et passer du bon temps, il est toujours agréable de se faire un terrain-BBQ, c’est le genre de journée que je préfère plus pour l’ambiance que pour passer des heures sur une pièce.

graffeuse-Else-Paris- Paris / 2006

– Ton champ d’action géographique ?

Bien sûr je préfère peindre des endroits qui me sont familiers et où je suis susceptible de repasser, mais j’ai aimé aussi lié voyages et peinture. En ça, la peinture est un bon moyen de socialisation, elle te permet d’entrer en contact avec des gens du monde entier, qui te font découvrir leur ville sous un angle différent de celui du touriste lambda.

– Dès que tu as commencé à graffer, ou plus tard, t’es-tu intéressée à l’histoire du graffiti ?

Je m’y suis intéressée avant de peindre, quand j’ai commencé à avoir de l’attirance pour le graff, j’ai cherché des infos sur ses origines, d’autant plus que ça m’intriguait vraiment. J’ai pu trouver quelques réponses à mes question notamment dans les bouquins « Spray can art » d’Henry Chalfant and James Prijoff , « Subway art » de Martha Cooper et Henry Chalfant, également un bouquin intitulé « RIP NYC Bombages in memoriam » consacré aux fresques réalisées en hommage aux jeunes décédés à NYC. Sur internet, les premiers sites sur lesquels j’ai passé du temps étaient 12ozprophet côté américain et aero côté français. Mais la plus grosse partie de mon apprentissage a été faite en sillonnant les rues et terrains et en rencontrant des graffeurs.

– Es-tu une carriériste du graffiti ? ou plutôt en temps partiel ?

Une intermittente en pré-retraite.

– Avec qui as-tu bougé dans ta carrière ? Les rencontres qui t’ont marquée…

Ma première rencontre a été avec Sory, on a vraiment bien accroché et une vraie amitié est née. C’est lui qui m’a d’ailleurs présenté Jador avec qui j’ai bougé durant plusieurs années. Puis le cercle s’est étendu avec Bank, Pyon, Wake, Soyal, Fluor, Nova, Skone… Plus que des fréquentations graffiti, on était une vraie bande de potes. Je pense que c’est à cette période que j’ai vraiment le plus kiffé le graff. Tu passes du temps avec tes potes, tu te fais des bonnes bouffes, des road trips, des soirées, et quand vient la nuit tu peins, quand vient l’été ça part en terrains, le tout dans une bonne ambiance et une totale confiance. Y’avait dans ces relations là une réelle amitié, qui n’était pas qu’un truc lié au graff, comme j’ai pu connaître par la suite, c’était vrai, on n’était pas potes pour une clé RATP ou un plan Whole car.
J’ai également connu pas mal de FTA/AOB, 1D6, Aris, Epic, Soda, Soir2, Cokar, etc etc… qui vivent eux aussi le graffiti avant tout comme une histoire d’amitié.
A une époque, j’ai pas mal bougé avec Jolee, c’était agréable parce qu’on était deux meufs insoupçonnables et ça nous a permis de faire pas mal de street, ça s’est toujours bien passé. J’ai également apprécié peindre avec Iups, Malys, Candy, Kita, Redly…Comme tout le monde, le graffiti m’a aussi amenée à faire de mauvaises rencontres, mais autant ne pas perdre de temps à en parler.

– Comment définis-tu ton style ? Qui/quoi t’inspire, t’a inspirée ?

Un style typo « Arial » peut être. Les gens avec qui j’ai bougé m’ont inspiré, les graffs présents dans les villes que je fréquentais aussi. Je m’inspire aussi du travail de certains graphistes notamment ceux qui se focalisent sur les typos. Dans ce domaine je trouve que le travail de personnes comme Philippe Apeloig est très intéressant. Les anciennes affiches m’inspirent aussi, notamment les affiches soviétiques, ainsi que les anciennes affiches de propagandes qui étaient dessinées et où le travail sur les typos est finalement très moderne…

– As-tu des thèmes récurrents, des associations de couleurs préférées ?

J’ai toujours été la championne de l’association de couleurs qui n’ont rien à faire ensemble, ce qui a créé rapidement entre le chrome et moi une véritable passion. Ensuite, j’ai souvent utilisé les mêmes gammes de couleurs, plutôt des bleu, violet, fuchsia, vert, jaune… Pas de thème récurent et encore moins de féminisation de mes peintures.

graffeuse-Else-Avoir Barcelone / 2007

graffeuse-Else-Candi-Kita-Dope Aix en Provence / 2008

graffeuse-else-Rennes Rennes / 2009

– Comment vois-tu le graffiti dans son essence même ? (l’acte de graffer/taguer, le style, le graffiti en tant qu’art ou pas, dans la société….)

Je vois le graffiti avant tout comme un moyen d’expression, pas comme de l’art dans un tout premier temps. Car le graff reflète avant tout ce que l’on a à dire et la façon dont on a envie d’exister. Un graff n’est pas forcément beau, et de tout façon la beauté est une notion subjective, mais il y a des personnes qui même après 10 ans de graff font des trucs dégueus, bâclés et s’en foutent, pire encore, ils kiffent. C’est pour cela que j’y vois surtout un moyen d’expression et comme n’importe quelle expression, qu’elle soit orale, musicale ou visuelle, il a des trucs qui nous plaisent et d’autres non, des trucs qui sont qualifiés de « bruits » et d’autre d’« art ».

En ce qui concerne la perception du graffiti par la société et son entrée dans le monde de l’art depuis un peu moins d’une décennie, j’ai un avis nuancé. A la base, un graff est un truc que tu fais où tu veux, quand tu veux, tu choisis la taille du truc, les couleurs, tu choisis de le finir ou non, parfois ce n’est d’ailleurs pas toi qui choisis si tu auras le temps de le finir… bref, c’est un truc purement égoïste, tu fais le truc que tu veux, où tu veux. A partir du moment où le graff s’invite dans les galeries ou que l’on te passe une commande précise, est-ce encore du graff ? Ou est-ce une œuvre d’art réalisée à la bombe ? Un graff sur une toile, c’est juste un truc qui va à l’inverse de la notion de liberté qu’offre le graff, tu dois respecter un cadre, alors que d’habitude il n’y a justement aucun cadre à respecter.
De mon point de vue, le graffiti est un art, mais plutôt un art de vivre, un art de penser. Je suis peu être un peu intégriste dans ma vision du graff, mais pour moi quelqu’un qui n’a jamais rentré un vandale, qui s’est fait connaître par facebook et qui se fait ensuite inviter dans tous les festivals n’est pas un graffeur, c’est un artiste de rue, un peintre urbain, que sais-je, mais tu ne peux pas brûler les étapes, bien que ces personnes soient souvent talentueuses, ce n’est pas du graff. Si t’as commencé dans les rues, que tu t’y ais fait un nom et qu’ensuite tu participes à des festivals, des expos et que tu peux vivre de ton art, t’as une toute autre légitimé.

– Le graff ou tag dont tu es la plus fière ?


Un métro pour ma mère qui l’avait particulièrement émue.

– Certaines graffeuses t’intéressent ?

Je m’intéresse d’abord aux personnes que je connais, qu’ils soient homme ou femme. Ensuite parmi les graffeuses que je ne connais pas qui m’intéressent, il y a RosyOne dont j’apprécie le style OldSchool, Faith47 mais qui est plutôt une street artiste, Musa71… Je m’intéressais également au travail de Noer et Dona.

graffeuse-Else-Paris-???? Rer C / 2009

VLUU L100, M100  / Samsung L100, M100 Paris / 2009

– Tu as créé le site graffgirlz.com vers 2005. Grande nouveauté pour l’époque, et même maintenant, il n’y a pas eu d’équivalent. J’y ai découvert pas mal de graffeuses intéressantes, ça a été le côté positif de la chose. Pourquoi l’avoir arrêté ?

J’avais créé ce site par lassitude des réactions que je pouvais rencontrer parmi la gente masculine dans le graffiti. Peu de graffeuses étaient identifiées comme telles et du coup, on passait vraiment pour des phénomènes de foire. Certains mecs pouvaient complimenter la plus pourrie de tes pièces juste parce que ça l’impressionnait (ou l’excitait ?) de voir une fille peindre. Je voulais montrer avec ce site que la femme dans le graffiti n’était pas un phénomène si marginal, même si il reste bien sûr minoritaire. Ça m’agaçait vraiment d’entendre des commentaires élogieux quand une fille faisait un vandal, parce que c’était toujours une réflexion sexiste même si elle ne s’exprimait pas directement ainsi, cela voulait dire « ouah c’est bien pour une meuf d’avoir fait ça ». Dans ma tête, je n’ai jamais été « une meuf qui graff », je graffais c’est tout, il n’y avait pas à sexualiser cette action, une femme peut au même titre qu’un homme réaliser n’importe quel graff, et même s’il faut escalader, sauter, ou que sais-je, ce n’est pas une question de sexe, mais de volonté.

Pas mal de gens à l’époque ont réagi négativement face à ce site et notamment certaines filles qui disaient ne pas vouloir y être parce qu’elles ne voulaient pas se démarquer en tant que femme dans le graff. Ma démarche était pourtant la même, c’était de montrer qu’il y avait beaucoup plus de filles que l’on ne pensait dans le graff et qu’à l’image des mecs, elles avaient chacune leur pratique du graff, certaines uniquement du terrain, d’autres uniquement du vandal et d’autre mêlaient les deux. Je voulais vraiment banaliser le fait qu’il y existe des filles dans le graff, pour ne plus entendre des « c’est bien pour une meuf ».

J’ai arrêté le site par lassitude et aussi parce que de plus en plus de filles qui envoyaient leurs photos voulaient se démarquer en tant de meuf alors que mon but était qu’on soit considérées comme des « personnes qui graffent », non pas comme des « filles ». Le plus beau compliment qu’un mec m’avait fait quand il m’a vu la première fois c’était « je pensais que t’étais un mec » et j’avais apprécié la remarque, parce qu’il m’avait jugé à égalité, sans ce « c’est bien pour une meuf ». Pour en revenir au site, donc au bout d’un moment, les filles envoyaient plus de photos in action que de photos de peintures et ça m’a soulée parce que ce n’était réellement pas le but initial.

– Pourquoi personne n’a refait un tel site ? Tu penses que la majorité des gens ne veulent pas voir de communautarisme dans le graffiti ? (ou en général, d’ailleurs)

La gestion d’un site est quelque chose de vachement chronophage, et aussi quelque chose de très ingrat parce que tu vas te prendre la tête à développer un site (un ami l’avait fait), à recevoir et traiter les mails, à modérer les photos, à essayer de rendre le truc dynamique et attractif, bref, d’en faire quelque chose d’agréable et d’utile… Et au final les utilisatrices comme les visiteurs trouvent toujours quelque chose à redire. Et puis maintenant, c’est beaucoup plus simple pour n’importe qui de diffuser ses propres photos, d’ouvrir un facebook ou un blog, un instagram… Tu ne toucheras jamais autant de monde sur un site dédié au graff où seul un public spécifique ira que sur facebook où tu pourras montrer tes graffs à un public très varié. J’ai vu qu’il y avait quelques facebook dédiés aux graffeuses, malheureusement on y voit plus leur postérieur que leur peintures…
Le problème concernant le « communautarisme » c’est qu’il peut être interprété de différentes manières. Certain-e-s prennent ça comme la revendication d’une différence (« nous sommes des femmes dans le graff ») alors que d’autres prennent ça comme l’union de personnes similaires dans le but d’obtenir soit des droits soit une égalité. C’est un peu comme le combat féministe dans la société. Certains y voient une bande d’excitées qui veulent dominer, voire écraser les hommes, alors qu’il s’agit (enfin qu’il devrait s’agir) d’un regroupement de personnes qui d’ailleurs peuvent également être des hommes, qui militent pour obtenir l’égalité des femmes et des hommes et qui militent pour l’émancipation de la femme dans la société, mais là encore, c’est une valeur qui varie vachement d’un-e militant-e à l’autre. Enfin ceci est un autre débat…

– Tu faisais une sorte de recrutement, ou c’était portes ouvertes ?

Oui, un recrutement sur la qualité des pièces et je me renseignais aussi pour savoir si la fille était active où si elle m’avait envoyé ses 15 uniques pièces (ce qui arrivait). Le vrai point positif du site c’est qu’il avait fait son chemin partout dans le monde et il y avait des graffeuses d’un peu partout qui l’alimentaient.

graffeuse-Else-Paris-200? Paris / 2010

OLYMPUS DIGITAL CAMERA Val de Fontenay / 2010

– Des regrets ?

Jamais.

– Des mauvaises expériences ?

Sur le coup, oui, tu te dis que tu vis une mauvaise expérience, et que ça va mal finir, et puis avec le recul, tu qualifies plutôt ça d’anecdote et ça te fait marrer plus qu’autre chose. Je pense en particulier à une nuit, où avec une autre graffeuse, nous étions descendues dans le métro. Avant même de descendre sur les voies, on entend un bruit anormal et du coup on va se réfugier dans le tunnel, de l’autre côté du quai. Bien au chaud dans une niche, on comprend que les mecs qui étaient en train de peindre le métro venaient de se faire serrer. Donc ça nous refroidit légèrement et on s’est dirigé vers la station suivante via le tunnel. S’en est suivie une succession de grilles fermées et de trucs à escalader, digne d’un scénario à la Pierre Richard.

– Puisqu’on parle principalement d’une discipline illégale, le vol est-il une pratique que tu connais, ou pas ?

Oui, ça m’est arrivé.

– As-tu d’autres occupations, intérêts, auxquels tu consacres du temps régulièrement ?

La politique et le football.

– Tu peins toujours ? Si non, comment se passe ta vie sans le graffiti ?

Je ne peins qu’occasionnellement, par manque de temps. Même sans peindre, tu ne zappes pas le graffiti de ta vie, tu regardes toujours que ce soit dans la rue ou sur le net. On ne tourne pas la page comme ça…

– Expériences de garde à vue ?

Quelques unes, oui. Ça s’est toujours relativement bien passé. Les flics sont rarement connaisseurs et à leurs yeux tu passes pour un gentil ou au pire, un adolescent attardé, mais il ne comprennent pas trop la démarche. Je crois qu’ils voient ça comme une perte de temps pour eux, de questionner des gens qui peignent des murs. Mais ils on choisi de faire partie de la branche répressive du système, on ne va pas les plaindre…

– Tu dessines beaucoup ? As-tu besoin de dessin sous les yeux quand tu peins ?

Je dessinais beaucoup quand j’avais une activité plus régulière que maintenant. Par contre, je n’ai que très rarement peint avec un dessin sous les yeux.

– Je me souviens quand j’ai commencé, je t’avais croisée avec un ami graffeur, et je t’avais demandé si tu graffais, tu m’avais dit que non, tu préférais dessiner, sentir le bon moment. Et du coup, je trouve qu’à partir du moment ou tu as décidé de sauter le pas, tu as eu du niveau très rapidement. Tu t’es mis la pression pour ça ? Ou ça te venait naturellement ? Tu as toujours eu des facilités en dessin, infographie ?

Je crois que j’ai surtout privilégié la simplicité, ce qui permettait de limiter la casse, plus tu fais des chichis et plus tu risques de les foirer. Plus tu fais simple plus tu peux te focaliser sur la propreté. Mais dans le fond, j’ai rarement été pleinement satisfaite de mes pièces, j’ai toujours été plus satisfaite par le moment que par le résultat.

– Une pièce que tu as vue et qui t’a marquée (en vrai ou en photo)

Toutes les pièces réalisées par Vince Siete sur le mur dit « mur de la honte » qui enferme les Palestiniens. Il a réalisé plusieurs portraits immenses d’hommes et de femmes politiques Palestinien-ne-s, ainsi qu’une adaptation de la toile de Delacroix « La liberté guidant le peuple » en version Palestinienne. (photos en bas de page)

– Tu suis l’actualité, l’évolution du graffiti dans ta ville, ou même en France ? De quelle manière ? Des graffeurs, graffeuses actuel(le)s que tu as retenus ?

Je suivais pas mal l’actu, j’ai participé à la modération du site aero, à l’époque où il était l’une des rare plate-forme à permettre aux graffeurs de mettre en ligne leurs photos. J’ai ensuite bien sûr toujours suivi l’actu via les fanzines, les magazines, les sites, les vidéos…
La communication autour du graff a beaucoup évolué. Au début, on voyait les photos de nos potes, ou alors y’avait quelques fanzines et magazines peu diffusés, ça restait un truc pour les connaisseurs et ça faisait partie du « charme » du graffiti, d’être un truc peu médiatisé, car après tout, le meilleur moyen de savoir ce qu’il se fait, c’est d’ouvrir les yeux et de voyager. Maintenant, les gens ont des pages facebook avec des fans, des instagrams… le côté mystérieux qui existait autour du graff semble s’estomper à cause de ses moyens de communication. Sur certaines pages, on ne sait pas bien si le but est de mettre en avant ses peintures, ou sa personne. Nous, on était discrets, ce n’était même pas un truc dont on parlait avec les gens qui n’étaient pas dans le graff, maintenant, tout le monde trouve ça cool de dire qu’il graffe et de mettre sa tête sur le net…Je suis peut être un peu trop ancienne école, mais je trouve ça vraiment dommage.

Tu es partie vivre en Palestine, comment vois-tu ton époque graffeuse depuis maintenant ? Ça te semble dérisoire au vu de ce qui se passe vers chez toi ? Ou tu penses que ça aurait un rôle à jouer dans ton futur ?

C’est sûr que ça paraît dérisoire quand tu vis dans un pays sous occupation, où les gens n’ont pas la liberté de circuler, où les gens se font chasser de chez eux, où leur maison sont détruite du jour au lendemain, où dans toutes les familles il y a des prisonniers politiques et des martyrs. Ici pour un collage d’affiche tu peux finir en prison. Tu peux même finir en prison sans motif ni preuve et le juge sera nettement moins indulgent que le pire juge de France puisque les gens sont jugés dans des tribunaux militaire d’occupation. Ca fait relativiser sur tous les problèmes que l’on pense avoir quand on vit en France et ça fait bien sûr relativiser sur le milieu du graffiti.
On connaît tous des graffeurs qui se prennent pour les rois du monde parce qu’ils ont rentré X wholecars. Vu d’ici, ça n’a aucun sens de se prendre pour quelqu’un d’important, ou de subversif parce qu’on a écrit un blase sur un métro. Et ça n’a aucun sens non plus de risquer la prison pour de la peinture, enfin ça fait vraiment délire de petit bourgeois qui ne savent pas trop quoi faire pour exister. Ici, il n’y a ni train ni métro, comment expliquer au gens sans avoir honte que nous on a tous ça et qu’on y met de la peinture pour écrire notre blaze, qu’on aime ça et qu’il a même des modèles de rame que l’on préfère ?

Ici, il y a beaucoup de murs peints, mais il s’agit toujours de fresques politiques, des hommages aux martyrs ou aux resistant-e-s, il y a toujours un message politique, un sens, il ne s’agit pas de blazes insignifiants. Pour moi, c’est ce graffiti qui a un réel intérêt à mes yeux aujourd’hui : de l’esthétique avec un sens politique, loin de nos délires égocentriques d’occidentaux.

Je ne sais pas quel rôle le graffiti peut avoir à jouer dans mon futur mais c’est sûr qu’il a permis de construire mon identité en faisant le tri dans les valeurs que l’on trouve dans ce milieu. Je préfère garder de ce milieu les valeurs de solidarité, de collectif et de dépassement de soit, je ne jette pas le reste, je suis heureuse d’avoir pu connaître les travers du graffiti, qui sont ni plus ni moins des comportements que l’on peut également trouver dans d’autres domaines de la société.

-Pour finir, ton top 5 musical ?

« Evidence » / Fabe
« La fin de leur monde » / IAM
« Guns of Brixton » / The Clash
« Worst comes to worst » / Dilated peoples
« Zahrat al madain » / Fairouz

L’artiste Vince Siete :

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